Cote n° 54 · pages 1–7
· Lecture modernisée · Dualité en cohomologie des V. A [variétés abéliennes] : notes manuscrites (s.d.) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : [à partir de 1971]
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre
Résumé
Une figure, dessinée deux fois dans deux mondes différents, et la question de savoir si c'est la même.
Une variété abélienne est un objet géométrique dont les points s'additionnent : une courbe elliptique en est le premier exemple, et en dimension quelconque elles sont l'analogue algébrique du tore. Chacune, \(A\), en possède une seconde, \(B\), sa duale, construite à partir d'elle et de même dimension. La dualité n'est pas une symétrie superficielle : la duale de la duale est la variété de départ, et presque tout ce qu'on sait dire de \(A\) a une contrepartie sur \(B\).
Ces sept feuillets posent une question précise sur cette dualité. La cohomologie est une machine qui associe à un objet géométrique des espaces vectoriels mesurant, en gros, ses trous. On dispose donc de deux familles d'espaces, ceux de \(A\) et ceux de \(B\). Sont-ils duals les uns des autres, au sens élémentaire de l'algèbre linéaire — celui où une forme sur l'un est un vecteur de l'autre ? Et si oui, pourquoi ?
L'idée qui arrive est de ne pas comparer les cohomologies directement, mais de trouver un objet géométrique dont la cohomologie de \(B\) soit simplement l'espace tangent. Cet objet existe : c'est l'extension universelle de \(A\) par un groupe vectoriel, une variété \(E\) qui contient un espace vectoriel et dont le quotient par lui est \(A\), choisie de sorte que toute autre extension du même genre s'en déduise. Son espace tangent, calculé en trois lignes au feuillet 2, est la cohomologie de de Rham de \(B\) — et la suite exacte qui le décrit est la transposée de celle qui décrit la cohomologie de \(A\). Deux objets transposés l'un de l'autre sont duals : la réponse tombe, et elle tombe en degré 1 seulement, ce qui suffit parce que tous les autres degrés s'en déduisent par algèbre extérieure.
Le reste du dossier est la tentative de recommencer la même figure en caractéristique \(p\), là où la géométrie cesse d'être docile. Il y a alors une autre dualité disponible, celle de Cartier, qui apparie les points d'ordre \(p\) de \(A\) à ceux de \(B\) ; et il y a, à l'intérieur de ces points, une partie infinitésimale attachée à l'espace tangent. Ce que ces feuillets établissent, c'est que les deux parties infinitésimales, celle de \(A\) et celle de \(B\), sont exactement orthogonales l'une à l'autre pour cet appariement, et que les points d'ordre \(p\) de \(A\) s'organisent en une extension canonique de la seconde par la première. La forme est la même qu'au feuillet 2 : une pièce additive venant de \(B\), un objet au milieu, un quotient dual de la pièce correspondante de \(B\). Que ce soit la même figure et non une ressemblance, il écrit vouloir le savoir — il s'agit, dit-il, de conjuguer ces extensions et dualités avec ce qui donne la dualité de Cartier — et la page s'arrête sur deux points d'interrogation de sa main.
Deux feuillets du dossier appartiennent à un tout autre texte : un tapuscrit sur la platitude, dont il s'est servi comme papier et qu'il a corrigé au passage. Les corrections y sont mathématiques et non typographiques : il ôte une hypothèse à un énoncé et en affaiblit d'autant la conclusion, et il promeut un corollaire au rang de proposition autonome.
Keywords — abelian variety, dual abelian variety, universal vector extension, de Rham cohomology, Hodge filtration, Hodge cohomology, Serre duality, Cartier duality, Weil pairing, Frobenius kernel, Verschiebung, finite group scheme, Dieudonné module, flattening stratification, local criterion of flatness
1–7
Le dossier, sa charpente et ses notations
Sept feuillets, dont un de garde. Le feuillet 1 ne porte que le titre, de sa main : Dualité en Cohomologie de V.A. Les feuillets 2, 4 et 6 portent la suite ainsi nommée. Les feuillets 3 et 5 sont deux pages d'un tapuscrit sur la platitude, sans rapport avec la dualité, qu'il a corrigé à la plume ; le feuillet 7 est un tapuscrit de Bourbaki sur les chambres et les cloisons, au dos du feuillet 6, qu'il n'a pas touché.1
L'argument de la suite proprement dite tient en quatre stations :
- le cadre et les deux espaces tangents (feuillet 2, en tête) ;
- l'extension vectorielle universelle, et la dualité en degré 1 (feuillet 2, puis le haut du feuillet 4) ;
- le passage de ce degré à tous les autres, et ce qui reste à faire (feuillet 4) ;
- la même figure en caractéristique \(p\) (bas du feuillet 4, puis feuillet 6).
Les notations sont fixées ici pour tout ce qui suit. \(k\) est un corps, \(A\) une variété abélienne sur \(k\) de dimension \(d\),2 et \(B = \widehat{A}\) sa duale, de même dimension. On pose \[ \omega_A = H^0(A, \Omega^1_A), \qquad t_A = \operatorname{Lie} A = \omega_A^{\vee}, \] et de même pour \(B\). On note \(D(-)\) le dual de Cartier d'un schéma en groupes fini, \(A[p]\) le noyau de la multiplication par \(p\),3 et \(H^{*}_{\mathrm{dR}}\) la cohomologie de de Rham, c'est-à-dire l'hypercohomologie du complexe \(\Omega^{\bullet}_A\).4
2–2
Le cadre : deux espaces tangents (feuillet 2)
Tout part d'un fait que le manuscrit pose sans le démontrer, et qui est la raison d'être de la duale : l'espace tangent de \(B\) à l'origine est un groupe de cohomologie de \(A\), \[ t_B \;=\; H^1(A, \mathcal{O}_A). \] Cela tient à ce que \(B\) est la composante neutre du schéma de Picard de \(A\) : déformer un fibré en droites au premier ordre, c'est exactement se donner une classe dans \(H^1(A, \mathcal{O}_A)\). La dualité entre \(A\) et \(B\) est donc, dès le départ, une affaire de cohomologie et non seulement de géométrie.
En face, l'espace tangent de \(A\) est le dual des différentielles invariantes, et la dualité de Serre le fait remonter en haut du tableau : \[ t_A \;=\; H^0(A, \Omega^1_A)^{\vee} \;\simeq\; H^d(A, \Omega^{d-1}_A). \] 5
Il vaut la peine de dire tout de suite ce qui rend le calcul de cohomologie d'une variété abélienne si maniable, car tout le feuillet 4 en dépend. Le fibré des \(1\)-formes y est trivial, \(\Omega^1_A \cong \mathcal{O}_A \otimes \omega_A\), donc \(\Omega^p_A \cong \mathcal{O}_A \otimes \Lambda^p \omega_A\) et \[ H^q(A, \Omega^p_A) \;\cong\; \Lambda^p \omega_A \otimes \Lambda^q t_B , \] puisque \(H^q(A, \mathcal{O}_A) = \Lambda^q H^1(A, \mathcal{O}_A) = \Lambda^q t_B\). Toute la cohomologie de Hodge est donc lue sur les deux espaces vectoriels \(\omega_A\) et \(t_B\), de dimension \(d\) chacun.
2–2
L'extension universelle, et la dualité en degré 1 (feuillet 2, feuillet 4 en tête)
Voici l'idée du dossier, et c'est la bonne.
Les extensions de \(A\) par le groupe additif sont classées par \(\operatorname{Ext}^1(A, \mathbb{G}_a) \cong H^1(A, \mathcal{O}_A) = t_B\). Pour un groupe vectoriel \(W(V)\) attaché à un espace vectoriel \(V\), on a donc \[ \operatorname{Ext}^1\!\left(A,\, W(V)\right) \;\cong\; t_B \otimes V \;\cong\; \operatorname{Hom}\!\left(t_B^{\vee},\, V\right). \] C'est la formule que porte le feuillet 2, insérée en interligne au-dessus d'une première rédaction biffée. Un tel groupe de classes étant un groupe de morphismes issus d'un objet fixe, il a un élément universel : celui qui correspond à l'identité, obtenu en prenant \(V = t_B^{\vee} = \omega_B\). D'où l'extension vectorielle universelle \[ 0 \longrightarrow W(\omega_B) \longrightarrow E(A) \longrightarrow A \longrightarrow 0 , \] qui est celle par laquelle toute extension de \(A\) par un groupe vectoriel se factorise, d'une seule manière.6
Passons aux espaces tangents. La suite reste exacte, le terme de gauche est son propre espace tangent, et l'on obtient \[ 0 \longrightarrow \omega_B \longrightarrow \operatorname{Lie} E(A) \longrightarrow t_A \longrightarrow 0 . \]
Le pas décisif tient en une observation d'identification. Puisque \(\widehat{B} = A\), la formule du cadre appliquée à \(B\) donne \(t_A = \operatorname{Lie} \widehat{B} = H^1(B, \mathcal{O}_B)\). La suite ci-dessus se relit donc entièrement sur \(B\) : \[ 0 \longrightarrow H^0(B, \Omega^1_B) \longrightarrow \operatorname{Lie} E(A) \longrightarrow H^1(B, \mathcal{O}_B) \longrightarrow 0 , \] et l'on reconnaît, terme pour terme, la filtration de Hodge de \(H^1_{\mathrm{dR}}(B)\) — que le manuscrit appelle \(S_B\).7 D'où sa conclusion, en une ligne : \[ \operatorname{Lie} E(A) \;=\; H^1_{\mathrm{dR}}(B). \] La cohomologie de de Rham de la duale n'est pas seulement isomorphe à un espace tangent : elle est l'espace tangent d'une variété que \(A\) détermine.
Reste la dualité elle-même, et elle est maintenant une transposition. Dualisons \(S_B\) : \[ 0 \longrightarrow t_A^{\vee} \longrightarrow H^1_{\mathrm{dR}}(B)^{\vee} \longrightarrow \omega_B^{\vee} \longrightarrow 0 , \] c'est-à-dire, en réécrivant \(t_A^{\vee} = \omega_A\) et \(\omega_B^{\vee} = t_B\), \[ 0 \longrightarrow \omega_A \longrightarrow H^1_{\mathrm{dR}}(B)^{\vee} \longrightarrow t_B \longrightarrow 0 , \] qui est \(S_A\). Les deux suites sont transposées l'une de l'autre, et par conséquent \[ H^1_{\mathrm{dR}}(A)^{\vee} \;\cong\; H^1_{\mathrm{dR}}(B). \] C'est l'encadré du feuillet 2 : « \(H^1(A)\) et \(H^1(B)\) sont duals l'un de l'autre ».8
4–4
De ce degré à tous les autres (feuillet 4)
Le feuillet 4 s'ouvre sur la suite de la phrase encadrée, et sur ce qu'il voudrait de mieux : que \(H^{*}(A)\) et \(H^{*}(B)\) soient duals en tous degrés, et non seulement au premier.
Il note aussitôt que ce n'est presque rien de plus, et il a raison. La cohomologie de Hodge d'une variété abélienne est l'algèbre extérieure sur sa composante de degré 1 : \[ H^{*}(A, \Omega^{*}_A) \;=\; \Lambda^{*}\!\left(\omega_A \oplus t_B\right), \] ce qu'il écrit \(H^{*}(A,\Omega^{*}_A) = \Lambda\!\left(H^{*}(A, \Omega^{*}_A)\right)^{(1)}\), l'exposant \((1)\) désignant la partie de degré \(1\).9 Une dualité entre les composantes de degré 1 se propage donc mécaniquement, et le calcul donne \[ H^q(A, \Omega^p_A)^{\vee} \;\cong\; H^p(B, \Omega^q_B), \] puisque le dual de \(\Lambda^p\omega_A \otimes \Lambda^q t_B\) est \(\Lambda^p t_A \otimes \Lambda^q \omega_B\), qui est la composante de bidegré \((q,p)\) de \(B\).10 Le même argument, la dégénérescence de la suite spectrale de Hodge vers de Rham étant acquise pour les variétés abéliennes, donne \(H^i_{\mathrm{dR}}(A)^{\vee} \cong H^i_{\mathrm{dR}}(B)\) en tous degrés.11
Le feuillet dit alors ce qu'il voudrait à la place, et c'est la seule chose que le dossier annonce sans jamais la faire : disposer d'une « structure commune » qui définirait \(H^{*}(A)\) et \(H^{*}(B)\) d'un seul geste, la dualité n'étant plus alors qu'une lecture de cette structure. Il ajoute que « cela ne saurait offrir de difficultés » et passe à autre chose.12
4–6
La même figure en caractéristique \(p\) (feuillets 4 et 6)
Ici commence la seconde moitié, et elle s'ouvre sur une intention déclarée : conjuguer les extensions et dualités qui précèdent avec ce qui donne la dualité de Cartier. On se place donc en caractéristique \(p > 0\).
L'appariement de Weil, et la partie infinitésimale
Le point de départ est que la dualité entre \(A\) et \(B\) se voit sur les points d'ordre \(p\). Le schéma en groupes fini \(A[p]\) est de rang \(p^{2d}\), et l'appariement de Weil \[ A[p] \times B[p] \longrightarrow \mu_p \] est parfait : \(B[p] = D(A[p])\), dual de Cartier. C'est ce que le feuillet 4 énonce en disant que \(A[p]\) « est dual au sens Cartier » de \(B[p]\).
À l'intérieur de \(A[p]\) vit une partie purement infinitésimale, le noyau du Frobenius \(F : A \to A^{(p)}\). Elle est de rang \(p^d\) et son algèbre de Lie est \(t_A\) ; c'est elle que le manuscrit note \(F^A = \operatorname{gr}(t_A)\), le groupe qu'il attache ainsi à \(t_A\).13
L'orthogonalité, qui est le résultat du feuillet
L'affirmation du feuillet 4 est que \(\ker F_A\) et \(\ker F_B\) sont orthogonaux l'un de l'autre pour l'appariement de Weil. Elle est vraie, et exactement : chacun est l'annulateur de l'autre, et non seulement contenu dedans.
La vérification tient en deux lignes une fois posé le dictionnaire de la dualité de Cartier. Pour un sous-groupe \(H \subseteq A[p]\), l'orthogonal \(H^{\perp} \subseteq B[p] = D(A[p])\) est \(D(A[p]/H)\). Or l'isogénie \(p_A\) se factorise en \(A \xrightarrow{\;F\;} A^{(p)} \xrightarrow{\;V\;} A\), d'où \(A[p]/\ker F_A \cong \ker V_A\), et la dualité échange Frobenius et Verschiebung : \(D(\ker V_A) = \ker F_B\). Donc \[ (\ker F_A)^{\perp} \;=\; D\!\left(A[p]/\ker F_A\right) \;=\; D(\ker V_A) \;=\; \ker F_B . \] Les rangs concordent, \(p^d\) de part et d'autre dans un appariement parfait de rang \(p^{2d}\), ce qui était déjà le premier indice.
C'est ce dictionnaire que le feuillet 6 dessine, en portant les deux suites de Frobenius et de Verschiebung l'une au-dessus de l'autre, « deux suites transposées l'une de l'autre » :
LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=large]
A \arrow[r, "F"] & A^{(p)} \arrow[r, "V"] & A \\
B & B^{(p)} \arrow[l, "V"] & B \arrow[l, "F"]
\end{tikzcd}
L'extension canonique
De la factorisation \(p = VF\) et du dictionnaire ci-dessus, le feuillet 6 tire la suite exacte \[ 0 \longrightarrow \ker F_A \longrightarrow A[p] \longrightarrow D(\ker F_B) \longrightarrow 0 , \] qu'il décrit d'un mot : \(A[p]\) est l'extension canonique de \(D(F^B)\) par \(F^A\).
C'est là que la figure se referme, et c'est ce qui fait l'intérêt du dossier. Comparons avec le feuillet 2 : \[ 0 \to W(\omega_B) \to E(A) \to A \to 0 \qquad\text{et}\qquad 0 \to \ker F_A \to A[p] \to D(\ker F_B) \to 0 . \] Même forme : à gauche une pièce additive ou infinitésimale que \(B\) fournit, au milieu l'objet qui porte le « \(H^1\) », à droite un quotient dual de la pièce correspondante de \(B\). Dans le premier cas, prendre l'espace tangent donne \(H^1_{\mathrm{dR}}(B)\) et la filtration de Hodge. Dans le second, la théorie de Dieudonné joue le rôle de l'espace tangent, et le module qu'elle associe à \(A[p]\) se compare de la même façon à la cohomologie de de Rham, la filtration de Hodge répondant au noyau du Frobenius.15
Que ce soit là une seule figure et non deux qui se ressemblent, c'est précisément ce que le feuillet 4 demandait — « conjuguer ces extensions et dualités avec ce qui donne la dualité de Cartier » — et ce que le dossier ne démontre pas. Il s'arrête sur un brouillon rapide, une insertion entourée d'un trait de plume, et deux points d'interrogation de sa main.16
3–5
Un tapuscrit sur la platitude, corrigé au passage (feuillets 3 et 5)
Les feuillets 3 et 5 n'appartiennent pas à la suite qui précède. Ce sont deux pages d'un tapuscrit sur la platitude et la liberté des modules, numéroté 4.1 et suivants, écrit à la première personne — « je m'aperçois à l'instant d'une amélioration dans une autre direction de 4.1., dont je vais reprendre l'énoncé » — dont le dossier s'est servi comme papier. Sa plume y est passée, et ce qu'elle y fait n'est pas de la correction typographique.
Une hypothèse ôtée, et la conclusion qu'elle emportait
La Proposition 4.1 telle que la machine l'a frappée suppose \(I\) nilpotent et conclut que \(M\) est libre, ou plat, sur \(A\). Sa plume biffe « nilpotent » et récrit la conclusion : pour tout \(n\), c'est \(M \otimes_A A/I^{n+1}\) qui est libre, ou plat, sur \(A/I^{n+1}\).
L'affaiblissement n'est pas une prudence, c'est ce que la suppression de l'hypothèse impose exactement. Avec \(I\) nilpotent, \(I^{n+1} = 0\) pour \(n\) assez grand, donc \(A/I^{n+1} = A\) et la conclusion ancienne se retrouve telle quelle : la nouvelle contient l'ancienne. Sans nilpotence, l'argument ne franchit plus le passage de \(A/I\) à \(A\) et ne va pas au-delà des quotients \(I\)-adiques ; c'est précisément le pas que la nilpotence servait à faire. On tient donc, après sa main, l'énoncé suivant :
Soient \(A\) un anneau, \(I\) un idéal de \(A\), \((A_i)_{i \in I}\) une famille de \(A\)-algèbres telle que l'intersection des noyaux des \(A \to A_i\) soit nulle, et \(M\) un \(A\)-module. Si \(M \otimes_A A/I\) est libre sur \(A/I\) (resp. plat, la famille d'indices étant alors finie) et si \(M \otimes_A A_i\) est libre (resp. plat) sur \(A_i\) pour tout \(i\), alors pour tout \(n\), \(M \otimes_A A/I^{n+1}\) est libre (resp. plat) sur \(A/I^{n+1}\).
Au bas du feuillet 3 il commence à la main, sous un grand crochet, un corollaire de cet énoncé corrigé. Il le biffe ligne après ligne et le brouillon ne se laisse pas reconstituer ; on y relit un anneau, une condition d'intersection nulle des idéaux, et « \(M\) plat sur \(A\) ».
Un corollaire promu
Le feuillet 5 porte ce que l'on appellerait aujourd'hui le sous-schéma de platification, ou stratification aplatissante : étant donné un morphisme \(f : X \to Y\) de présentation finie et un Module \(F\) de présentation finie sur \(X\), il existe, quitte à rétrécir \(Y\) à un ouvert non vide, un sous-schéma fermé \(Z \subseteq Y\) tel qu'un changement de base \(Y' \to Y\) rende \(F'\) plat sur \(Y'\) si et seulement s'il se factorise par \(Z\).18
Trois interventions de sa main sur cet énoncé, et la première est la plus lourde : le titre « Corollaire 4.1. ter » est biffé et « Proposition A » écrit au-dessus. L'énoncé cesse d'être un corollaire pour devenir un résultat autonome. Ce n'est pas une décision prise à cet instant : le feuillet 3 se sert déjà du nom « Prop. A », mais là c'est la machine qui l'a frappé, par-dessus une référence à 4.1 biffée au ruban. Le tapuscrit se citait donc sous un nom que son propre titre ne portait pas, et la plume ne fait que fermer l'écart.
Les deux autres corrections sont des hypothèses. « \(Y\) affine » tombe au profit de « \(Y \neq \emptyset\) » — l'énoncé n'a pas besoin d'affinité, seulement de quelque chose à rétrécir. Et \(Z\) reçoit d'être de présentation finie sur \(Y\), sans quoi le sous-schéma obtenu ne serait pas un objet avec lequel on peut travailler dans la catégorie où l'énoncé se place.
Notes
- L'inventaire de Montpellier avertit que « les pages au verso des documents sont souvent sans rapport avec les notes mathématiques », et c'est ici le cas deux fois sur trois. On ne lit pas le feuillet 7 ; on lit les feuillets 3 et 5, parce que sa plume y travaille et que ce qu'elle y fait est mathématique. ↩
- Le feuillet 2 écrit \(n\) pour cet entier et le feuillet 4 écrit \(d\) ; c'est le même. On retient \(d\), parce que c'est la seule des deux lettres que le manuscrit prenne la peine de définir (« où \(d = \dim A\) »). ↩
- Le manuscrit écrit \({}_pA\), l'indice à gauche ; c'était l'usage. On écrit \(A[p]\), qui est celui d'aujourd'hui. ↩
- Le feuillet 2 l'écrit \(H^{*}(A) = \mathbb{H}^{*}(A, \Omega^{*}_A)\), le \(H\) et le \(\Omega\) soulignés deux fois pour marquer qu'il s'agit du complexe et non du seul faisceau, et glose « Coh. de Hodge–DeRham ». La lecture de l'abréviation « Coh. » est douteuse sur la page. ↩
- C'est la dualité de Serre appliquée à \(\Omega^1_A\), où l'on se sert de ce que le fibré canonique \(\Omega^d_A\) est trivial sur une variété abélienne — ce qui identifie \((\Omega^1_A)^{\vee}\) à \(\Omega^{d-1}_A\). Le manuscrit écrit l'isomorphisme sans un mot de justification ; l'hypothèse de trivialité, qu'il ne mentionne pas, est ce qui le rend vrai. ↩
- Le manuscrit écrit le terme de gauche \(W(\check{t}_B)\), avec un caron dont il ne dit rien ; on le lit comme le dual linéaire, \(\check{t}_B = t_B^{\vee}\), seule lecture qui rende la suite exacte correcte et qui s'accorde avec la ligne suivante du feuillet. La convention est donc nôtre, et non sienne. ↩
- \(S_A\) et \(S_B\) ne sont définis nulle part dans le dossier ; il les emploie comme des choses connues. On les lit comme les suites de la filtration de Hodge, \(0 \to H^0(X,\Omega^1_X) \to H^1_{\mathrm{dR}}(X) \to H^1(X,\mathcal{O}_X) \to 0\), seule lecture sous laquelle les deux affirmations qu'il en fait — que la suite tangente est \(S_B\), et que \(S_B\) est la transposée de \(S_A\) — soient l'une et l'autre vraies. ↩
- Le lien entre l'extension vectorielle universelle et la cohomologie de de Rham de la duale, avec la comparaison de la filtration de Hodge qu'il entraîne, est aujourd'hui associé au mémoire de Mazur et Messing, Universal Extensions and One Dimensional Crystalline Cohomology (1974). La datation du dossier est celle de l'inventaire, « [à partir de 1971] », et elle est déduite : rien sur ces feuillets ne les date. On signale la concordance des sujets et l'on n'en tire aucune conclusion de priorité, que ni ces pages ni ce fichier ne sont en mesure d'établir. ↩
- Cette identité est immédiate depuis la formule du cadre : \(H^q(A,\Omega^p_A) = \Lambda^p\omega_A \otimes \Lambda^q t_B\) est exactement la composante de bidegré \((p,q)\) de \(\Lambda^{*}(\omega_A \oplus t_B)\). Le manuscrit dit « est immédiate » et ne la démontre pas ; elle l'est. ↩
- Le feuillet écrit cette dualité entre \(H^p(A,\Omega^q_A)\) et \(H^q(B,\Omega^p_A)\). L'échange de \(p\) et de \(q\) est juste et il est le point ; l'indice du second \(\Omega\), en revanche, est écrit \(A\) là où il faut \(B\), et avec \(A\) l'énoncé est faux. La lecture de la page est nette et l'on n'a pas corrigé la transcription : c'est un lapsus de plume dans une note écrite pour lui-même. ↩
- En caractéristique nulle la dégénérescence est classique ; en caractéristique \(p\) elle vaut aussi pour les variétés abéliennes, résultat que l'on associe aux travaux d'Oda. Le manuscrit ne la mentionne pas et n'en a pas besoin pour l'énoncé gradué, qui est de cohomologie de Hodge et non de de Rham ; on la mentionne parce que la lecture la sollicite pour passer de l'un à l'autre. ↩
- La phrase est reprise en cours de route sur la page, « il suffirait » biffé, et ses mots de liaison ne se lisent pas tous ; ce qui précède en donne le sens et non le détail. La promesse n'est tenue nulle part dans le dossier. ↩
- Le feuillet 4 écrit \(\operatorname{gr}\) et le feuillet 6 \(\operatorname{Gr}\) ; c'est le même objet et on l'écrit \(\ker F_A\). L'exposant du rang est corrigé sur la page, \(p^{2d}\) biffé et remplacé par \(p^{d}\) : la correction est juste, \(p^{2d}\) étant le rang de \(A[p]\) tout entier et \(p^{d}\) celui de sa partie infinitésimale. ↩
- Le troisième sommet de la ligne du haut est tracé sur la page comme un \(V\) nu, sans barre ; on le lit \(A\) par la symétrie avec la ligne du bas, qui est complète, et parce que la composée \(VF\) est la multiplication par \(p\) sur \(A\). La lecture du signe reste douteuse. ↩
- Cette comparaison est celle que l'on associe aux travaux d'Oda sur le module de Dieudonné de \(A[p]\) et \(H^1_{\mathrm{dR}}(A)\). On l'énonce sans en fixer la variance : selon que l'on prend le foncteur de Dieudonné covariant ou contravariant, c'est \(A\) ou sa duale qui apparaît, et rien sur ces feuillets ne tranche la convention. Le dossier ne cite personne et ne mentionne pas la théorie de Dieudonné ; on la nomme ici parce que c'est le nom sous lequel un lecteur d'aujourd'hui trouvera la suite. ↩
- La fin du feuillet 6 ne se laisse pas lire : les formules portent, les phrases entre elles non. Le dernier membre lisible est « les correspondances de \(A[p]\) ?? », et la lecture du mot « correspondances » est douteuse. Les deux points d'interrogation sont de lui. ↩
- On rapporte l'énoncé que sa plume laisse sur la page ; on ne le certifie pas, et il ne peut pas l'être depuis ces deux feuillets seuls. D'une part la démonstration de la forme corrigée n'y est pas : le texte tapé qui suit traite le cas nilpotent, c'est-à-dire le cas même qu'il vient d'écarter, et il continue de s'y appuyer une phrase plus bas. D'autre part, réduit aux hypothèses imprimées sur le feuillet, l'énoncé est en défaut. Prendre \(A = \mathbb{Z}\), \(I = (p)\), la famille réduite à \(A_1 = \mathbb{Q}\) — dont le noyau \(\ker(\mathbb{Z} \to \mathbb{Q})\) est nul — et \(M = \mathbb{Z}/p\) : alors \(M \otimes_A A/I = \mathbb{Z}/p\) est libre de rang \(1\) sur \(\mathbb{Z}/p\) et \(M \otimes_A \mathbb{Q} = 0\) est libre de rang \(0\) sur \(\mathbb{Q}\), tandis que \(M \otimes_A \mathbb{Z}/p^2 = \mathbb{Z}/p\) n'est pas libre sur \(\mathbb{Z}/p^2\). Une condition de platitude fidèle jointe sur la famille, que \(\mathbb{Q}\) seul ne remplit pas, ferait tomber l'exemple — et c'est le genre d'hypothèse qu'un tapuscrit pose une fois, au début, sur une page que ce dossier n'a pas. Les feuillets 3 et 5 sont un fragment, et l'énoncé ne se juge pas sur un fragment. ↩
- L'énoncé est celui que l'on trouve, dans sa forme générale, chez Raynaud et Gruson, Critères de platitude et de projectivité (1971) ; sous hypothèses noethériennes et projectives il était connu plus tôt. Comme au feuillet 2, la datation du dossier est déduite par l'inventaire et l'on ne conclut rien de la concordance. ↩