Cote n° 50 · pages 1–10
· Lecture modernisée · Sur bouquin Lang : notes manuscrites (s.d.) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : [à partir de 1965]
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre
Résumé
Quelqu'un lit un livre, et en cours de lecture entreprend de le récrire autrement : non pas mieux, mais plus haut, de manière à voir ce qui, dans la théorie, tient à la géométrie et ce qui n'y tient pas.
Le livre est celui de Serge Lang, Abelian Varieties, paru en 1959 ; Grothendieck l'appelle « le bouquin Lang », et c'est le titre qu'il a mis au crayon sur la chemise. Une variété abélienne est un objet géométrique dont les points s'additionnent — la courbe elliptique en est le premier exemple, et en toute dimension elles sont l'analogue algébrique du tore. À chacune est attachée une seconde variété abélienne de même dimension, sa duale, qui paramètre les manières de tordre les fonctions sur la première sans rien changer d'essentiel.
Le problème qui organise tout est celui-ci. Sur une telle variété on considère une hypersurface, ou plutôt sa classe \(\xi\) ; on la translate par un point \(s\) et on compare la translatée à celle de départ. La comparaison définit, quand \(s\) varie, une application \(\varphi_{\xi}\) de la variété vers sa duale. Deux questions se posent aussitôt : quelles classes donnent l'application nulle, et quelle structure porte l'ensemble de toutes les classes ?
La réponse à la première tient en une équation. Les classes invisibles pour \(\varphi\) sont exactement celles qui sont additives : celles dont la valeur en une somme de deux points est le produit des valeurs. Les quatre premières lignes du feuillet 2 énoncent cette équivalence sous quatre formes — invariance par translation, additivité, appartenance au \(\mathrm{Pic}^{\tau}\), provenance d'une extension de groupes par \(\mathbb{G}_m\) — et notent en regard, d'un mot chacun, les arguments qui les joignent. C'est un condensé, non une démonstration : le feuillet ne prouve rien, il range.
La réponse à la seconde est l'objet du reste du dossier, et c'est là que la lecture devient un travail. Une classe, s'aperçoit-on, n'est pas un objet géométrique : c'est une forme alternée. Une fois cela vu, presque tout le formalisme du livre se détache de la géométrie. Il suffit d'une catégorie additive munie d'une dualité — un procédé qui échange les objets et les flèches, et qui redonne l'objet de départ quand on l'applique deux fois — pour que la notion de forme alternée ait un sens ; il suffit de cette notion pour que se décompose le groupe des classes d'un produit ; il suffit d'une involution attachée à une classe non dégénérée pour retrouver ce que la théorie classique appelle l'involution de Rosati. Rien de tout cela ne demande de points, ni de corps de base, ni même de nombres.
Ce qui, en revanche, ne se laisse pas rendre formel, ce sont deux choses, et le dossier les isole avec netteté en les posant comme axiomes plutôt qu'en les démontrant : la positivité — il existe un cône de classes « positives », stable par somme et par multiples entiers — et la forme d'intersection, qui à \(r\) classes associe un entier, \(r\) étant la dimension. De ces deux données descendent le degré d'un endomorphisme, sa trace, son polynôme caractéristique, et pour finir le théorème vers lequel tout le dossier va : une formule qui exprime la trace comme un rapport de nombres d'intersection. Le corollaire qui en découle immédiatement — la positivité de l'involution de Rosati, c'est-à-dire que \(\mathrm{tr}(\alpha\alpha')\) est strictement positif pour tout \(\alpha\) non nul — est annoncé au dernier feuillet par son seul mot, « Corollaire », suivi d'une page blanche.
Un mot au crayon, dans la marge du feuillet 9, dit tout le projet : en face de la propriété qui décompose les classes d'un produit, il écrit « purement formel ». C'est un jugement sur ce qu'il vient d'écrire, et c'est la ligne de partage qu'il cherchait en ouvrant le livre. Lire, pour lui, c'est apparemment tracer cette ligne : séparer ce qu'une théorie doit à son objet de ce qu'elle doit à sa seule syntaxe, et n'appeler contenu que le premier. La forme axiomatique où il aboutit — une catégorie autoduale, un cône positif, une forme d'intersection à valeurs entières — est du reste celle qu'on rencontrera plus tard ailleurs, dans les conjectures standard sur les motifs et dans les structures de Hodge polarisées ; le dossier ne le dit pas, et n'a aucune raison de le dire.
Keywords — abelian variety, dual abelian variety, Néron-Severi group, primitive line bundle, theorem of the cube, Barsotti-Weil formula, numerical equivalence, Matsusaka's theorem, Hopf-Borel theorem, self-dual additive category, alternating form, polarisation, ample cone, Rosati involution, intersection form, degree of an isogeny, characteristic polynomial of an endomorphism, trace formula, positivity
1–10
Le dossier, ses deux moitiés, et l'ordre des feuillets
Dix feuillets. Le premier est une chemise grise portant, au crayon dans l'angle, quatre mots de sa main : Sur bouquin Lang. Les feuillets 3 et 5 sont le recto et le verso d'un tapuscrit Bourbaki sur les valuations, étranger aux notes ; ils ne comptent pas.1 Restent huit feuillets, qui sont deux choses distinctes.
- Les feuillets 2 et 4 sont une même feuille de brouillon, au crayon et à l'encre noire, écrite en colonnes et non en lignes. Elle porte les quatre conditions équivalentes qui caractérisent les classes additives, les noms des arguments qui les joignent, la chaîne des trois équivalences entre classes de diviseurs, et l'encadrement de la dimension du Picard.
- Les feuillets 6 à 10 sont une suite continue à l'encre bleue, qui pose l'axiomatique, lettre par lettre, de (a) à (e), puis en tire le théorème de la trace.
L'ordre de la suite
Les feuillets 6 à 10 ne se lisent pas dans l'ordre où ils sont classés : ils y sont, pour l'essentiel, à l'envers. L'ordre de lecture est 10, 9, puis le feuillet 8 à partir de son milieu, puis 7, puis le haut du feuillet 8, puis enfin 6.2
Les notations, fixées ici pour tout ce qui suit
\(A\), \(B\) désignent des variétés abéliennes — ou, dans la moitié axiomatique, des objets d'une catégorie additive \(\mathcal{A}\). On écrit \(A^{\vee}\) pour la duale ; c'est le \(A^{*}\) du feuillet 2 et le \(D(A)\) des feuillets 6 à 10, et c'est le même objet.3 On écrit \(\mathrm{NS}\) pour le groupe de Néron–Severi ; le manuscrit l'abrège « Nérm » au feuillet 2 et « N.S. » au feuillet 4.4 La loi de groupe est notée \(m : A \times A \to A\) ; le feuillet 2 l'appelle \(\pi\). Enfin \(\xi\) est une classe, qu'il s'agisse d'un diviseur (feuillets 2 et 4) ou d'un élément du groupe abstrait \(N(A)\) (feuillets 6 à 10) : le dossier a précisément pour objet de montrer que c'est la même chose.
Deux notations demandent d'être distinguées, parce qu'elles ne diffèrent que par un exposant. \(N^{+}(A)\) est le cône faible et \(N^{>}(A)\) le cône fort ; en langage classique, \(N^{>}\) est le cône des classes amples et \(N^{+}\) celui des classes numériquement positives. C'est \(N^{>}\) qui porte la positivité stricte de la forme d'intersection et c'est de lui que sortent les polarisations.5
2–2
Les classes additives, et les quatre conditions (feuillet 2)
Le feuillet part de l'application qui donne son sens à tout le reste : \[ \mathrm{NS}_{A/S} \longrightarrow \underline{\mathrm{Hom}}_{S\text{-}gr}(A, A^{\vee}), \qquad \xi \longmapsto \varphi_{\xi}, \] où \(\varphi_{\xi}(s) = t_{s}^{*}\xi - \xi\), \(t_{s}\) étant la translation par \(s\). Dire que cette application est injective, c'est décrire son noyau au niveau de \(\mathrm{Pic}\) — et c'est exactement ce que font les quatre conditions du bas du feuillet.6
Les quatre conditions. Soit \(\xi\) une classe de fibré en droites sur \(A\). Les conditions suivantes sont équivalentes :
- \(\xi\) est dans le noyau de \(\mathrm{Pic}_{A/S} \to \underline{\mathrm{Hom}}(A, A^{\vee})\), c'est-à-dire \(t_{s}^{*}\xi = \xi\) pour tout point \(s\) ;
- \(m^{*}\xi - \mathrm{pr}_{1}^{*}\xi - \mathrm{pr}_{2}^{*}\xi = 0\) sur \(A \times A\) ;
- \(\xi \in \mathrm{Pic}^{\tau}(A/S)\) ;
- \(\xi\) est dans l'image de \(\mathrm{Ext}^{1}_{S}(A, \mathbb{G}_{m}) \to \mathrm{Pic}(A)\).
Le manuscrit les numérote (i), (i\('\)), (ii), (iii) — la seconde est une variante de la première, et le prime le dit.7
L'équivalence de (1) et (2) est ce que la feuille appelle « banal », et elle l'est : le membre de gauche de (2) est le fibré de Mumford \(\Lambda(\xi) = m^{*}\xi - \mathrm{pr}_{1}^{*}\xi - \mathrm{pr}_{2}^{*}\xi\), dont la restriction à \(\{s\} \times A\) est précisément \(t_{s}^{*}\xi - \xi\). Une classe additive est une classe invariante par translation, et réciproquement.
L'équivalence de (2) et (4) est la formule de Barsotti–Weil : \(\mathrm{Ext}^{1}(A, \mathbb{G}_{m}) \simeq A^{\vee}\). L'identité (2) est le cocycle : un fibré additif est un fibré en droites muni d'une loi de groupe au-dessus de celle de \(A\), c'est-à-dire une extension de \(A\) par \(\mathbb{G}_{m}\).8
L'équivalence de (1) et (3) est la seule qui demande un fait sur les variétés abéliennes et non sur les fibrés : \(\mathrm{Pic}^{\tau} = \mathrm{Pic}^{0}\), c'est-à-dire que le groupe de Néron–Severi d'une variété abélienne est sans torsion. Le feuillet 4 en donne la raison en trois symboles, et on la reprend là.9
En marge de ces quatre lignes il note \(t_{s}D \sim D\) : la même condition en langage de diviseurs, celle sous laquelle on la rencontre dans le livre de Lang.
4–4
Néron–Severi : trois équivalences, et l'encadrement de la dimension (feuillet 4)
Pourquoi la torsion disparaît
En haut de la colonne, trois symboles portent tout le poids : \(dA = A\). La multiplication par un entier \(d \neq 0\) est surjective sur une variété abélienne — c'est une isogénie. Il suit que \(\mathrm{Hom}(A, A^{\vee})\) est sans torsion : si \(d\lambda = 0\), alors \(\lambda\) s'annule sur \(dA = A\). Comme \(\mathrm{NS}(A)\) s'injecte dans ce groupe d'homomorphismes, il est sans torsion lui aussi, et \(\mathrm{Pic}^{\tau}\) se réduit à \(\mathrm{Pic}^{0}\).10
La chaîne des trois équivalences
Le feuillet dresse ensuite, deux fois — une esquisse dans la colonne de gauche, une version encadrée plus bas —, la chaîne des relations d'équivalence entre classes de diviseurs :
LaTeX source
\begin{tikzcd}
\text{équivalence algébrique} \arrow[d, Rightarrow] \\
\text{équivalence } \tau \arrow[d, Rightarrow] \\
\text{équivalence numérique}
\end{tikzcd}
Sur une variété projective quelconque les deux implications sont strictes en général, et la seconde est un théorème : l'équivalence numérique et l'équivalence \(\tau\) coïncident.11 Sur une variété abélienne, la torsion ayant disparu, les trois relations n'en font qu'une : c'est ce que le feuillet vient d'établir, et c'est pourquoi la chaîne est dessinée ici et pas ailleurs.
Une flèche montant vers « N.S. » porte trois lignes de commentaire dont il ne reste que « critère de Weil », « variations » et « pour les VA (bouquin Lang) ».12
L'encadrement de la dimension
Enfin, entouré d'un trait, l'encadrement qui donne la dimension de la duale : \[ \dim A \;\leq\; \dim \mathrm{Pic}\,A \;\leq\; \dim H^{1}(A, \mathcal{O}_{A}) \;\leq\; \dim A . \] Les trois inégalités portent chacune une justification en accolade, et la chaîne se referme sur elle-même : les trois dimensions sont égales.
- Théorie des diviseurs non dégénérés : un diviseur non dégénéré \(D\) donne un \(\varphi_{D} : A \to A^{\vee}\) de noyau fini, donc une isogénie sur son image ; la duale est au moins aussi grosse que \(A\).
- Définition de Picard : l'espace tangent à l'origine du foncteur de Picard est \(H^{1}(A, \mathcal{O}_{A})\), d'où la deuxième inégalité.
- Hopf–Borel : \(H^{*}(A, \mathcal{O}_{A})\) est une algèbre de Hopf graduée anticommutative, donc l'algèbre extérieure de son premier étage ; comme elle est nulle au-delà du degré \(\dim A\), on a \(\dim H^{1} \leq \dim A\).
C'est mot pour mot l'argument du dossier 49, où le même encadrement sert à démontrer que \(\mathrm{Pic}^{0}\) d'un schéma abélien projectif est un schéma abélien.13
Le feuillet se termine sur une ligne de trois symboles, \(A^{**}\), \(A\), \(A^{*}\), qui n'est pas développée : la biduale, l'objet, la duale.
10–10
L'axiomatique : une catégorie additive autoduale (feuillet 10)
Ici commence la seconde moitié du dossier, et le changement d'altitude est complet : il n'y a plus ni points, ni corps de base, ni diviseurs. En tête du feuillet, au crayon : « livre de Lang / VA ».
(a) Une catégorie additive \(\mathcal{A}\).
(b) Une autodualité : un foncteur additif \(D : \mathcal{A}^{\circ} \to \mathcal{A}\) muni d'un isomorphisme \(\kappa : \mathrm{id}_{\mathcal{A}} \xrightarrow{\ \sim\ } D \circ D\) satisfaisant la condition de compatibilité habituelle.14
On pose alors \[ B(A,B) = \mathrm{Hom}(A, D(B)) \xrightarrow{\ s\ } \mathrm{Hom}(B, D(A)) = B(B,A), \qquad s(u) = D(u) \circ \kappa_{B}, \] qui est un bifoncteur contravariant en \(A\) et en \(B\), et où \(s\) est un isomorphisme involutif. Sur \(B(A,A)\), \(s\) est donc une involution, et il y a un sens à parler d'éléments symétriques et antisymétriques. On écrira \({}^{t}u\) pour \(s(u)\).
(c) Pour tout objet \(A\), un sous-groupe \[ N(A) \subset B(A,A) \] formé d'éléments antisymétriques, dépendant de \(A\) de façon contravariante — et il note en regard : \(N\) n'est pas additif en \(A\).15
Pour \(\xi \in N(A)\), on note \(\varphi_{\xi} : A \to D(A)\) le morphisme correspondant.
La forme d'une classe sur un produit
Soit \(\xi \in N(A \times B)\). Il définit \(\varphi_{\xi} : A \times B \to D(A) \times D(B)\), qui est antisymétrique — donc, dit-il, nécessairement de la forme \[ \begin{pmatrix} \alpha_{\xi} & {}^{t}\lambda_{\xi} \\ -\lambda_{\xi} & \beta_{\xi} \end{pmatrix}, \qquad \alpha_{\xi} \in N(A), \quad \beta_{\xi} \in N(B), \quad \lambda_{\xi} \in \mathrm{Hom}(A, D(B)) = B(A,B). \] Le mot « nécessairement » porte tout : l'antisymétrie de la matrice force les deux blocs diagonaux à être antisymétriques et le bloc inférieur gauche à être l'opposé du transposé du bloc supérieur droit. Le seul paramètre libre est \(\lambda_{\xi}\), et l'on obtient ainsi \[ \xi \longmapsto \lambda_{\xi} : \; N(A \times B) \longrightarrow \mathrm{Hom}(A, D(B)) = B(A,B), \] que le manuscrit encadre.
9–9
Ce qui est purement formel (feuillet 9)
Cette application s'annule sur \(\mathrm{Im}\,N(A) + \mathrm{Im}\,N(B)\) — les classes venues d'un seul facteur n'ont pas de bloc hors-diagonale — et le feuillet énonce aussitôt :
Propriété fondamentale 1. L'application \(\xi \mapsto \lambda_{\xi}\) induit un isomorphisme \[ N(A \times B) \big/ \bigl(N(A) \times N(B)\bigr) \;\xrightarrow{\ \sim\ }\; \mathrm{Hom}(A, D(B)). \]
En marge, au crayon et d'une autre pointe : « purement formel ». Le jugement est exact — la décomposition matricielle donne l'énoncé sans autre ingrédient — et c'est le mot le plus important du dossier : il marque où s'arrête ce que la syntaxe fournit. Il éclaire aussi, rétrospectivement, le N.B. du feuillet 10 : si \(N\) n'est pas additif en \(A\), c'est de cette non-additivité-là qu'il s'agit, et \(\mathrm{Hom}(A, D(B))\) en est la mesure exacte.16
Propriété fondamentale 2. Pour tout \(A\) il existe des \(\xi \in N(A)\) telles que \(\varphi_{\xi} : A \to D(A)\) soit un \(\mathbb{Q}\)-isomorphisme.
C'est l'existence d'une polarisation, et ce n'est pas formel : c'est ici que la géométrie rentre, sous forme d'axiome.17
L'involution de Rosati
Une telle \(\xi\) étant fixée, on pose \[ s_{\xi}(\alpha) = \varphi_{\xi}^{-1} \, {}^{t}\alpha \, \varphi_{\xi}, \qquad \alpha \in \mathrm{Hom}(A,A)_{\mathbb{Q}}, \] et l'on écrit \(\alpha'\) pour \(s_{\xi}(\alpha)\). C'est une anti-involution de l'anneau \(\mathrm{Hom}(A,A)_{\mathbb{Q}}\) : \((\alpha\beta)' = \beta'\alpha'\), comme la définition le montre immédiatement.18
Il pose ensuite, pour \(\alpha, \beta \in \mathrm{Hom}(A,A)_{\mathbb{Q}}\), \[ D_{\xi}(\alpha,\beta) = (\alpha+\beta)^{*}\xi - \alpha^{*}\xi - \beta^{*}\xi \;\in\; N(A), \] c'est-à-dire, en termes de \(\varphi\), \[ \varphi_{D_{\xi}(\alpha,\beta)} = {}^{t}(\alpha+\beta)\,\varphi_{\xi}\,(\alpha+\beta) - {}^{t}\alpha\,\varphi_{\xi}\,\alpha - {}^{t}\beta\,\varphi_{\xi}\,\beta = {}^{t}\beta\,\varphi_{\xi}\,\alpha + {}^{t}\alpha\,\varphi_{\xi}\,\beta = \varphi_{\xi}\bigl(\alpha'\beta + \beta'\alpha\bigr). \] \(D_{\xi}\) est donc, transportée par \(\varphi_{\xi}\), la symétrisation du produit pour l'involution de Rosati.19 Trois conséquences suivent, qui servent au feuillet 6 : \[ D_{\xi}(\alpha) := D_{\xi}(\alpha, \mathrm{id}_{A}) = \varphi_{\xi}(\alpha' + \alpha), \] \[ D_{\xi}(\alpha,\beta) = D_{\xi}(\alpha'\beta) = D_{\xi}(\beta'\alpha), \qquad D_{\xi}(\alpha) = D_{\xi}(\alpha'). \]
8–8
La positivité, et les deux cônes (feuillet 8)
(d) Pour tout objet \(A\), on se donne dans \(N(A)\) deux parties \[ N^{+}(A), \quad N^{>}(A) \;\subset\; N(A), \] dépendant fonctoriellement de \(A\), et vérifiant :
- \(N^{+}(A) + N^{+}(A) \subset N^{+}(A)\) et \(n\,N^{+}(A) \subset N^{+}(A)\) pour \(n > 0\) ; « kif kif » pour \(N^{>}(A)\) — ce sont deux cônes ;
- \(N^{>}(A)\) engendre \(N(A)\) ;
- \(\xi \in N^{>}(A) \Longrightarrow \varphi_{\xi}\) est un \(\mathbb{Q}\)-isomorphisme.
La troisième clause est écrite deux fois : une première version, biffée, la formulait à l'aide de la forme d'intersection — « \(\xi \in N^{+}(A) \Rightarrow I(\xi \ldots) > 0\) », puis « \(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r} \in N^{>}(A) \Rightarrow I(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r}) > 0\) » — avant qu'il ne la remplace par la non-dégénérescence de \(\varphi_{\xi}\) et ne renvoie la positivité de \(I\) à l'axiome (e).20 En langage classique : \(N^{>}\) est le cône ample, et (3) dit qu'une classe ample définit une isogénie \(A \to A^{\vee}\), c'est-à-dire une polarisation.
Une note d'une dizaine de lignes court en diagonale au bas du feuillet, entre deux longs traits. On y reconnaît \(N^{+}(A)\), \(n > 0\), le mot « diviseurs » et \(N^{>}(B)\) ; le reste ne se lit pas à la définition que porte le film.21
7–8
La forme d'intersection, le degré, la trace (feuillets 7 et 8)
(e) Pour tout objet \(A\) on se donne une forme \(r\)-fois linéaire \[ (\xi_{1}, \ldots, \xi_{r}) \longmapsto I(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r}) \in \mathbb{Z}, \] l'entier \(r\) étant attaché à \(A\) : \(r = \dim(A)\).22 C'est le nombre d'intersection de \(r\) diviseurs sur une variété de dimension \(r\).
2) \(I\) est strictement positive sur \(N^{>}(A)\) : si \(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r} \in N^{>}(A)\), alors \(I(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r}) > 0\).23
3) Pour \(u : A \to B\) avec \(\dim(A) = \dim(B)\), il existe un entier \(\nu(u)\) tel que \[ I\bigl(u^{*}\xi_{1}, \ldots, u^{*}\xi_{r}\bigr) = \nu(u)\, I(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r}) \] pour toutes classes \(\xi_{1}, \ldots, \xi_{r}\). C'est le degré de \(u\). Il est bien déterminé dès qu'il existe une classe \(\xi\) avec \(I(\xi, \ldots, \xi) \neq 0\), ce que la propriété 2) garantit.24
En particulier, pour \(\alpha\) un endomorphisme de \(A\) : \[ \nu(\alpha) = \frac{1}{I(\xi, \ldots, \xi)}\, I\bigl(\alpha^{*}\xi, \ldots, \alpha^{*}\xi\bigr), \] qui est une forme de degré \(2r\) en \(\alpha\), à coefficients entiers.25
Le polynôme caractéristique
De là, en développant : \[ \nu(\alpha + n \cdot 1_{A}) = n^{2r} + \sigma_{1}(\alpha)\,n^{2r-1} + \cdots + \sigma_{2r}(\alpha), \] avec \(\sigma_{1}(\alpha) = \mathrm{tr}\,\alpha\) et \(\sigma_{2r}(\alpha) = \nu(\alpha)\), noté aussi \(\det \alpha\). C'est, au signe des variables près, le polynôme caractéristique de \(\alpha\) agissant sur un espace de dimension \(2r\), et les \(\sigma_{i}\) sont les fonctions symétriques élémentaires de ses valeurs propres : \(\sigma_{i}\) est donc une forme de degré \(i\) en \(\alpha\).26
La trace comme rapport de nombres d'intersection
Le haut du feuillet 8, qui prolonge ce qui précède, en tire la formule qui justifie tout l'appareil : \[ \mathrm{tr}(\alpha) = \frac{r}{I(\xi, \ldots, \xi)}\, I\bigl(\xi, \ldots, \xi, D_{\xi}(\alpha)\bigr), \] où le second membre a \(r-1\) arguments \(\xi\) et un argument \(D_{\xi}(\alpha) = \varphi_{\xi}(\alpha' + \alpha)\), tandis que le dénominateur en a \(r\). La trace, définie plus haut comme un coefficient d'un polynôme, se calcule donc par un rapport de nombres d'intersection.27
6–6
Le théorème de la trace, et le corollaire qui manque (feuillet 6)
Le dernier feuillet énonce le théorème vers lequel les axiomes ont été taillés.
Théorème. Soit \(\xi \in N^{>}(A)\) et soit \(\alpha \mapsto \alpha' = \varphi_{\xi}^{-1}\,{}^{t}\alpha\,\varphi_{\xi}\) l'involution de Rosati de \(\mathrm{Hom}(A,A)_{\mathbb{Q}}\). Alors \[ \mathrm{tr}(\alpha\beta') = \frac{r}{I(\xi, \ldots, \xi)}\, I\bigl(\xi, \ldots, \xi, D_{\xi}(\alpha\beta')\bigr), \] d'où \[ \mathrm{tr}(\alpha\alpha') = \frac{r}{I(\xi, \ldots, \xi)}\, I\bigl(\xi, \ldots, \xi, 2\,\alpha^{*}\xi\bigr). \]
Le passage de la première formule à la seconde est l'identité (3) du feuillet 9 suivie d'un calcul d'une ligne : \(D_{\xi}(\alpha,\alpha) = (2\alpha)^{*}\xi - 2\,\alpha^{*}\xi = 2\,\alpha^{*}\xi\), puisque \(\xi\) est quadratique.
Puis, souligné, le mot Corollaire — et le feuillet s'arrête. Le reste de la page est blanc, et le dossier avec elle.
Ce que les deux formules donnent immédiatement, et ce que le corollaire ne peut guère être, est la positivité de l'involution de Rosati : pour tout \(\alpha \neq 0\), \[ \mathrm{tr}(\alpha\alpha') > 0 . \] En effet \(\alpha^{*}\xi\) appartient au cône positif dès que \(\xi\) y appartient, et l'axiome (e) 2) rend strictement positif le nombre d'intersection du second membre.28
C'est là que le dossier s'interrompt, et l'endroit est parlant : tout ce qui précède avait pour objet de rendre cet énoncé démontrable sans géométrie, et il n'est pas écrit.
Notes
- L'inventaire de Montpellier prévient que « les pages au verso des documents sont souvent sans rapport avec les notes mathématiques ». C'est le cas ici, et c'est aussi ce qui date le papier plutôt que les notes. ↩
- Trois indices, aucun décisif seul, concordants ensemble. Le feuillet 7 porte dans l'angle supérieur gauche, la feuille tournée d'un quart de tour, « après d) » de sa main : c'est son propre repère, et il place ce feuillet après celui qui porte l'axiome (d), lequel est le feuillet 8. Le feuillet 9 s'ouvre sur une relative — « qui d'ailleurs s'annule sur \(\mathrm{Im}\,N(A) + \mathrm{Im}\,N(B)\) » — qui prolonge sans rupture l'application encadrée sur laquelle se ferme le feuillet 10. Enfin l'axiome (d) commence au milieu du feuillet 8, et ce qui occupe le haut de ce feuillet prolonge exactement les dernières lignes du feuillet 7 : il a donc écrit (d) en laissant le haut libre, est passé au feuillet 7 pour (e), et, celui-ci rempli, est revenu remplir le haut resté blanc. Cette reconstitution est celle de l'édition ; la transcription, elle, consigne les faits sans trancher. ↩
- \(D\) est gardé, mais seulement comme nom du foncteur de dualité, là où la moitié axiomatique en a besoin comme d'une donnée et non comme d'un résultat. ↩
- « Nérm » est la lecture littérale des quatre lettres ; la flèche vers \(\underline{\mathrm{Hom}}_{S\text{-}gr}(A, A^{\vee})\) ne laisse pas d'autre possibilité que Néron–Severi, et le dossier 49, de la même main et du même sujet, écrit « Nér.-Sév. ». ↩
- Le manuscrit repasse l'exposant du premier \(N\) au feuillet 8 et il s'y lit tour à tour \(\tau\), \(+\) et \(\neq\) ; les lignes suivantes distinguent nettement les deux. La lecture les tient pour deux cônes distincts, ce que la suite du dossier confirme à chaque emploi. ↩
- Le manuscrit écrit la flèche partant de \(\mathrm{NS}\) et non de \(\mathrm{Pic}\), ce qui présuppose l'injectivité qu'il va justifier plus bas. L'image, que le feuillet ne mentionne pas, est le groupe des homomorphismes symétriques \(A \to A^{\vee}\). ↩
- Les deux projections sont écrites sans étoile sur la feuille, à la différence de \(m^{*}\) ; la lecture rétablit les étoiles, qui sont exigées par l'énoncé. L'indice de \(\mathrm{Ext}^{1}\) est tracé comme son \(\xi\) et se lit \(S\), la base, que demande le sens. ↩
- La feuille l'attribue au « raisonnement giraudique (de Serre » — le mot, que la transcription donne comme lecture douteuse, est écrit en interligne, et la parenthèse n'est jamais refermée. L'argument de Serre est celui des Groupes algébriques et corps de classes ; l'adjectif renvoie vraisemblablement à Jean Giraud et au langage des torseurs, qui est en effet celui où l'équivalence est la plus courte. La transcription donne le mot comme lecture douteuse, et le lien avec Giraud est de l'édition. ↩
- La feuille écrit « (ii) \(\Rightarrow\) (i) par la propriété additive de \(\mathrm{Pic}^{\tau}\) » et « (i) \(\Rightarrow\) (ii) c'est le th. de Barsotti–Cartier–Serre ». La première attribution est celle qu'on donnerait aujourd'hui — c'est l'absence de torsion, obtenue au feuillet 4 ; la seconde nomme, sous les trois auteurs qui l'ont établie indépendamment, le théorème qui concerne en réalité la condition (4), et l'inclusion \(\mathrm{Pic}^{0} \subset \mathrm{Pic}^{\tau}\) qu'elle prétend justifier est immédiate. La lecture donne les équivalences sous leur forme reçue et laisse à la transcription les quatre lignes telles qu'elles sont. ↩
- La ligne du manuscrit porte « additivité de \(\mathrm{Pic}^{\tau}\), on », puis un mot que la feuille ne livre pas, puis « spécial : \(dA = A\) ». La lecture supplée l'argument, qui est le seul que ces trois symboles puissent porter et qui est celui dont le feuillet 2 a besoin. ↩
- C'est le théorème de Matsusaka (1957). Le feuillet porte, entourée, la mention « dû à M. » suivie d'un nom que la transcription ne tient pas pour assuré — neuf ou dix lettres finissant en « -aka ». Le contenu du schéma désigne ce théorème-là quel que soit le sort de la lecture. ↩
- Rien d'autre ne se lit sur ces trois lignes ; la lecture ne propose pas de reconstitution. ↩
- Dossier 49, feuillets 2 et 4 : « \(\dim A^{\vee}_{0} \leq \dim H^{1} \leq \dim A_{0}\) », avec les mêmes accolades. Les deux dossiers sont manifestement contemporains, et celui-ci est la note de lecture dont l'autre est la rédaction. ↩
- Cette condition est \(D(\kappa_{A}) \circ \kappa_{D(A)} = \mathrm{id}_{D(A)}\) ; le manuscrit dit « la condition de compatibilité habituelle » et ne l'écrit pas. Elle est ce qui fait de la symétrie ci-dessous une involution, et c'est à ce titre que la lecture la supplée. ↩
- Le groupe de Néron–Severi classique est au contraire le groupe des homomorphismes symétriques \(\lambda : A \to A^{\vee}\), c'est-à-dire ceux qui vérifient \(\lambda^{\vee} \circ \kappa_{A} = \lambda\). Les deux conventions ne diffèrent que par le signe de \(\kappa\) : remplacer \(\kappa\) par \(-\kappa\) échange symétrie et antisymétrie sans toucher à la condition de compatibilité, et les deux choix sont donc également légitimes. Le sien est celui qui rend visible ce dont il s'agit — une forme alternée, celle que la première classe de Chern définit sur \(H_{1}\) — et c'est aussi celui qui impose la forme matricielle ci-dessous. ↩
- Traduit dans la théorie classique, c'est la décomposition \(\mathrm{NS}(A \times B) \simeq \mathrm{NS}(A) \oplus \mathrm{NS}(B) \oplus \mathrm{Hom}(A, B^{\vee})\), qu'on démontre d'ordinaire par le théorème du carré et le principe de la bascule. Ce que le feuillet fait voir, c'est qu'elle ne doit rien à la géométrie. ↩
- Trois traits diagonaux barrent, à cet endroit, un « N.B. » entre crochets qui invoquait les théorèmes des variétés abéliennes « pour \(\mathbb{Q}\) », et dont rien d'autre ne se lit. Sur une variété abélienne l'énoncé est le fait qu'il existe un fibré ample, et \(\varphi_{\xi}\) est alors une isogénie. ↩
- Le manuscrit écrit « une involution de l'anneau \(\mathrm{Hom}(A,A)\) ». Le renversement des produits est une propriété de la formule et non une nuance de vocabulaire : \(\varphi^{-1}\,{}^{t}(\alpha\beta)\, \varphi = \varphi^{-1}\,{}^{t}\beta\,{}^{t}\alpha\,\varphi = (\varphi^{-1}\,{}^{t}\beta\,\varphi)(\varphi^{-1}\,{}^{t}\alpha\,\varphi)\). C'est l'involution de Rosati. ↩
- Dans \((\alpha+\beta)\) le signe est tracé sur la feuille comme un petit anneau et non comme une croix ; c'est l'identité finale qui impose la somme, et la transcription le note. ↩
- La biffure est donc un déplacement d'axiome et non une correction : la positivité passe de (d) à (e), où elle porte sur la forme d'intersection et non plus sur les cônes seuls. C'est la seule trace, dans le dossier, d'une hésitation sur l'architecture. ↩
- Elle est donc perdue pour cette édition. À en juger par ce qui s'y reconnaît, elle discutait le contenu géométrique des deux cônes — ce que « positif » veut dire pour un diviseur — ce qui est exactement la question que les axiomes (d) et (e) contournent. ↩
- Il écrit d'abord \(\mathbb{Q}\) puis le biffe pour \(\mathbb{Z}\) ; la valeur d'un nombre d'intersection est entière. La précision \(r = \dim(A)\) est ajoutée en interligne, reliée par un trait, et la transcription la donne comme lecture douteuse. ↩
- Le manuscrit énonce la positivité « sur \(N^{>}(A)\) » puis écrit son « i.e. » avec \(N^{+}(A)\). Seul le cône fort peut la porter : sur \(E \times E\) la classe de \(\{0\} \times E\) est numériquement positive et de carré nul. La lecture retient \(N^{>}\) aux deux endroits. ↩
- La phrase qui l'établit est en grande partie illisible : on y lit « ce qui le détermine », « \(\mathbb{Q}\)-isomorphisme », « en particulier », et « \(\xi \in N(B)\) ». La lecture donne l'argument, qui est le seul disponible, et le signale comme sien. ↩
- Le degré \(2r\) se voit sur \(\alpha = n \cdot \mathrm{id}\) : \(\nu(n) = n^{2r}\), puisque la multiplication par \(n\) est de degré \(n^{2r}\) en dimension \(r\). C'est aussi le rang de \(H_{1}\). ↩
- Le feuillet 8 écrit « de degré \(2i\) ». C'est un lapsus, et le feuillet le contredit deux lignes plus haut : \(\sigma_{1} = \mathrm{tr}\) est linéaire et \(\sigma_{2r} = \nu\) est de degré \(2r\). L'homogénéité de \(\nu(\alpha + n \cdot 1)\), de degré \(2r\) en \((\alpha, n)\), force le coefficient de \(n^{2r-i}\) à être de degré \(i\). ↩
- Vérification sur \(\alpha = \mathrm{id}\), que le manuscrit ne fait pas : \(D_{\xi}(\mathrm{id}) = 2\xi\), donc le second membre vaut \(2r\) — et \(\nu(\mathrm{id} + n) = (n+1)^{2r}\) donne bien \(\sigma_{1}(\mathrm{id}) = 2r\). C'est la trace sur un espace de dimension \(2r\), non sur l'espace tangent. ↩
- Cette reconstitution est de l'édition : la feuille ne porte que le mot. Elle est cependant contrainte de près — c'est l'énoncé pour lequel la positivité a été posée en axiome au feuillet 8, c'est celui qui fait de \(\mathrm{Hom}(A,A)_{\mathbb{Q}}\) une algèbre semi-simple à involution positive, et c'est celui qui, dans le livre de Lang, suit la formule de la trace. Le lecteur qui voudrait la lettre du dossier ne trouvera, lui, que « Corollaire ». ↩