Cote n° 49 · pages 1–9 · Lecture modernisée · Picard des schémas abéliens : notes manuscrites (s.d.) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : s.d.
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre

Résumé

Une famille d'objets géométriques, et la question de savoir si la famille de leurs duals est encore une famille du même genre.

Une variété abélienne est un objet géométrique dont les points s'additionnent : la courbe elliptique en est le premier exemple, et en dimension quelconque elles sont l'analogue algébrique du tore. À chacune est attachée une seconde variété abélienne, sa duale, de même dimension, et la duale se construit à partir des fibrés en droites sur la première : c'est, en gros, l'espace des manières de tordre une fonction sur la variété sans rien changer à sa taille. Cet espace-là s'appelle le Picard de la variété.

Ce dossier ne travaille pas sur une variété mais sur une famille : un paramètre parcourt une base, et au-dessus de chaque valeur du paramètre il y a une variété abélienne. On dit schéma abélien. La question est simple à énoncer et n'est pas facile : quand on prend la duale de chaque membre de la famille, obtient-on encore une famille ? Il ne suffit pas que chaque duale existe séparément. Il faut que la collection se recolle en un seul objet, et surtout qu'elle varie sans à-coups — que la duale ne saute pas ni ne dégénère quand le paramètre bouge. C'est cette dernière exigence, la lissité, qui fait tout le travail des quatre premiers feuillets.

L'idée qui arrive est de coincer une dimension entre deux inégalités. À un fibré en droites \(L\) assez positif sur la famille correspond une application de la variété vers sa duale — translater \(L\) et comparer au \(L\) de départ. Cette application a un noyau fini, donc elle ne perd pas de dimension : la duale est au moins aussi grosse que la variété. En sens inverse, la duale ne peut pas être plus grosse qu'un certain espace de cohomologie, et cet espace-là est borné par la dimension de la variété — pour une raison purement algébrique, qui est que la cohomologie d'un objet où les points s'additionnent est toujours l'algèbre extérieure de son premier étage. Les deux inégalités se referment l'une sur l'autre, l'égalité tombe partout, et avec elle la lissité.

Ce que le dossier établit ensuite est d'une autre nature, et c'est peut-être le plus joli. Il y a une application naturelle qui envoie un fibré en droites sur l'homomorphisme de la variété vers sa duale qu'il définit. Les fibrés que cette application ne voit pas sont exactement ceux qui sont additifs : ceux dont la valeur en une somme de deux points est le produit des valeurs, au sens précis où l'image réciproque par l'addition est le produit des deux images réciproques par les projections. Autrement dit : le noyau d'une application définie par la géométrie se décrit par une équation fonctionnelle. C'est cette identité qui, aujourd'hui encore, sert de définition à la partie neutre du Picard, et le dossier la démontre par une descente — on remplace la base par la variété elle-même, ce qui rend tautologique le point qu'on translatait.

Le dossier s'arrête en pleine démonstration, sur deux lignes qui invoquent la rigidité. Il porte aussi, au feuillet 5, une phrase que l'on ne trouve pas souvent sous cette plume : « J'ignore si le corollaire vaut sans supposer \(A\) projectif sur \(S\), et comme j'ignore si \(\mathrm{Pic}_{A/S}\) existe dans ce cas ». Toute l'hypothèse dont le dossier se sert est là, désignée par lui, avec ce qu'il n'en sait pas.

Keywords — abelian scheme, dual abelian scheme, Picard scheme, Néron-Severi group scheme, polarisation, ample line bundle, isogeny, smoothness over a base, flatness criterion, cohomological flatness, exterior algebra, Hopf algebra theorem, primitive line bundle, theorem of the cube, rigidity lemma

1–9

Le dossier, sa charpente et ses notations

Neuf feuillets, dont un de garde. Le feuillet 1 ne porte que le titre, de sa main : Picard des schémas abéliens. Les feuillets 2 à 9 sont une seule suite, d'une seule écriture, et — fait rare dans ce fonds — aucun d'eux n'est le verso d'autre chose.1

L'argument tient en deux théorèmes et se lit en cinq stations :

Les notations sont fixées ici pour tout ce qui suit. \(S\) est un schéma localement noethérien, \(A \to S\) un schéma abélien de dimension relative \(n\), \(f : A \to S\) le morphisme structural et \(\varepsilon\) sa section unité. On écrit \(A^{\vee}\) pour le schéma abélien dual, c'est-à-dire \(\mathrm{Pic}^{0}_{A/S}\) — c'est le \(A'\) du manuscrit, et c'est aussi ce que le dossier a précisément pour but de construire. On écrit \(A_{0}\), \(A^{\vee}_{0}\) pour les fibres en un point de \(S\), \(\mathrm{NS}_{A/S}\) pour le faisceau de Néron–Severi relatif, et \(m : A \times_S A \to A\) pour la loi de groupe.

Deux mots du manuscrit demandent d'être traduits, et l'un des deux commande tout le premier théorème.

Simple veut dire lisse.2 Un morphisme lisse est une famille sans à-coups : localement, elle ressemble à un produit. C'est exactement ce qu'il faut établir pour que la collection des duales mérite le nom de schéma abélien.

Nér.-Sév. est le groupe de Néron–Severi, \(\mathrm{Pic}/\mathrm{Pic}^{0}\) — les fibrés en droites comptés à déformation près. Sur une variété abélienne il est sans torsion, et c'est de cela que le feuillet 2 se sert dès sa troisième ligne.

Enfin, le manuscrit indice le foncteur de Picard tantôt par \(A/S\), tantôt par \(X/S\), et écrit \(X_{y}\) pour la fibre de \(A\) ; il n'y a qu'un seul schéma abélien dans le dossier et on écrit partout \(A\).3

2–2

Le théorème, et la première moitié de l'encadrement (feuillet 2)

Théorème. Soit \(A \to S\) un schéma abélien projectif. Alors \(\mathrm{Pic}^{0}_{A/S}\) est un schéma abélien sur \(S\), ouvert et fermé dans \(\mathrm{Pic}_{A/S}\), de même dimension relative que \(A\).

Le manuscrit écrit d'abord \(\mathrm{Pic}^{\tau}_{A/S}\), le biffe et écrit \(\mathrm{Pic}^{0}_{A/S}\). Les deux coïncident ici, et c'est la première chose qu'il note : les fibres ont un groupe de Néron–Severi sans torsion, donc \(\mathrm{Pic}^{\tau}\), qui est par définition la partie de torsion modulo \(\mathrm{Pic}^{0}\), se réduit à \(\mathrm{Pic}^{0}\).4

De cela découlent, sans travail, la propreté sur \(S\) et la fermeture dans \(\mathrm{Pic}_{A/S}\) ; l'ouverture, elle, est générale. Ce qui reste, et qui est tout, est la lissité sur \(S\) — les fibres étant déjà connues géométriquement connexes.

Voici l'instrument. On choisit \(L\) ample relativement à \(S\), ce qui donne une section \(s\) de \(\mathrm{Pic}_{A/S}\) et l'homomorphisme \[ \varphi_{L} : A \longrightarrow A^{\vee}, \qquad \varphi_{L}(t) = \left[\, \tau_{t}^{*}L \otimes L^{-1} \,\right], \]\(\tau_{t}\) est la translation par \(t\).5 C'est ce que l'on appelle aujourd'hui la polarisation associée à \(L\).

Sur une fibre, \(\varphi_{L}\) est surjectif. La raison qu'il donne est que son noyau est fini, par le critère d'amplitude de Weil ; un homomorphisme de variétés abéliennes à noyau fini est surjectif sur sa cible dès que les dimensions le permettent, d'où \[ \dim A_{0} \;\leqslant\; \dim A^{\vee}_{0}. \] Reste à borner l'autre côté. Il écrit la chaîne \[ \dim A^{\vee}_{0} \;\leqslant\; \dim H^{1}(A_{0}, \mathcal{O}_{A_{0}}) \;\leqslant\; \dim A_{0}, \] et annote chacune des deux inégalités d'une accolade.

La première tient à ce que l'espace tangent à l'origine de \(\mathrm{Pic}\) est \(H^{1}(A_{0}, \mathcal{O}_{A_{0}})\) : déformer un fibré en droites au premier ordre, c'est se donner une classe dans ce groupe, et une variété est de dimension au plus celle de son espace tangent.6

La seconde est la clé du dossier, et c'est un fait d'algèbre pure. Sur un objet où les points s'additionnent, la cohomologie du faisceau structural est une algèbre de Hopf graduée : la loi de groupe lui donne un coproduit. Le théorème de structure de ces algèbres force \[ H^{*}(A_{0}, \mathcal{O}_{A_{0}}) \;=\; \Lambda^{*} H^{1}(A_{0}, \mathcal{O}_{A_{0}}), \] donc \(H^{i}\) est nul dès que \(i\) dépasse \(\dim H^{1}\) ; et comme \(H^{i}\) est aussi nul au-delà de \(\dim A_{0}\) pour des raisons de dimension, on obtient \(\dim H^{1} \leqslant \dim A_{0}\).7

Le bas du feuillet porte, en diagonale sur toute la marge gauche et sur une vingtaine de lignes, une seconde route vers le même théorème, qui se passerait du résultat de torsion invoqué en tête. Elle passe par la platitude de \(\varphi_{L}\) et par le fait que \(\mathrm{Pic}^{0}\) est ouvert et fermé dans \(\mathrm{Pic}\). Il n'en reste que la forme : l'écriture y est plus rapide que partout ailleurs dans le dossier et la liaison est perdue.8

3–3

La fermeture de l'encadrement, et la platitude (feuillet 3)

Les deux inégalités se referment : \(\dim A_{0} \leqslant \dim A^{\vee}_{0}\) et \(\dim A^{\vee}_{0} \leqslant \dim A_{0}\) donnent l'égalité partout. Il en tire trois choses d'un coup : \(A^{\vee}_{0}\) est lisse, sa dimension est celle de \(A_{0}\), et \[ \dim H^{1}(A_{0}, \mathcal{O}_{A_{0}}) \;=\; n, \] donc toute la structure de \(H^{*}(A_{0}, \mathcal{O}_{A_{0}})\) est connue.9

Reste à passer des fibres à la famille. La lissité de \(A^{\vee}\) sur \(S\) demande la platitude, et c'est pour l'obtenir qu'il énonce un lemme. Sa forme retenue est en partie illisible ; sa forme biffée, juste au-dessus, ne l'est pas, et c'est elle qu'on donne.10

Lemme. Soient \(X\) et \(Y\) de type fini sur \(S\) localement noethérien, \(\varphi : X \to Y\) un \(S\)-morphisme, \(F\) et \(G\) quasi-cohérents sur \(X\) et \(Y\), et \(G \to \varphi_{*}F\) un morphisme. Soient \(s \in S\) et \(y \in Y\) au-dessus de \(s\). On suppose : \(F\) plat sur \(S\) ; \(G\) cohérent ; et \(G_{s} \to \varphi_{s*}(F_{s})\) injectif au-dessus de \(y\). Alors \(G\) est plat sur \(S\) en \(y\).

C'est un critère de platitude par injection dans un objet plat : un faisceau cohérent qui se plonge fibre à fibre dans un plat est plat. Le manuscrit ne dit pas à quoi il l'applique — il l'énonce et passe au feuillet suivant. La seule application sous laquelle l'argument des feuillets 2 et 3 se referme est celle-ci : on prend \(X = A\), \(Y = A^{\vee}\), \(\varphi = \varphi_{L}\), \(F = \mathcal{O}_{A}\) et \(G = \mathcal{O}_{A^{\vee}}\).11 L'hypothèse de platitude porte alors sur \(\mathcal{O}_{A}\), qui est plat sur \(S\) parce que \(A\) est un schéma abélien, et la conclusion est que \(\mathcal{O}_{A^{\vee}}\) l'est aussi.

Plat, de présentation finie, à fibres lisses : \(A^{\vee}\) est lisse sur \(S\). Le théorème est acquis.

4–5

L'algèbre extérieure en famille (feuillets 4 et 5)

Le feuillet 4 porte ce que le manuscrit appelle, en anglais dans le texte, Cor. Main 1, et qui est l'énoncé dont le second maillon de l'encadrement était le cas particulier sur une fibre.

Corollaire. Soit \(A \to S\) propre et plat, \(f\) le morphisme de projection. Alors le morphisme d'algèbres \[ \Lambda^{*}\!\left(R^{1}f_{*}\mathcal{O}_{A}\right) \;\xrightarrow{\ \sim\ }\; R^{*}f_{*}\mathcal{O}_{A} \] est un isomorphisme, et \(R^{1}f_{*}\mathcal{O}_{A}\) est localement libre sur \(S\), de rang égal à la dimension relative de \(A\) sur \(S\).

La démonstration a trois temps, et l'ordre en est instructif.

D'abord, le cas d'un corps est acquis — c'est le théorème de Hopf du feuillet 2. Ensuite, la section unité \(\varepsilon\) donne \[ R^{1}f_{*}\mathcal{O}_{A} \;=\; \mathcal{H}om\!\left(\Omega^{1}_{\varepsilon}, \mathcal{O}_{S}\right), \] donc un module localement libre, et — c'est la formulation qu'il retient — \(\mathcal{O}_{A}\) est cohomologiquement plat pour \(f\) en dimension \(1\).12 La platitude cohomologique est ce qui permet de comparer la cohomologie de la famille à celle de chaque fibre.

Enfin le carré, qui est l'argument proprement dit :

LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=small, row sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
  \Lambda^{*}\!\left(R^{1}f_{*}\mathcal{O}_{A}\right)_{y}
    \arrow[r, "\alpha"] \arrow[d, "\text{surj.}"']
  & \left(R^{*}f_{*}\mathcal{O}_{A}\right)_{y} \arrow[d] \\
  \Lambda^{*}H^{1}(A_{y}, \mathcal{O}_{A_{y}})
    \arrow[r, "\simeq"']
  & H^{*}(A_{y}, \mathcal{O}_{A_{y}})
\end{tikzcd}

La ligne du bas est l'isomorphisme de Hopf sur la fibre. La colonne de gauche est surjective par construction. La colonne de droite est le morphisme de changement de base, et la platitude cohomologique le rend bijectif. Il ne reste alors à \(\alpha\) qu'à être surjectif fibre à fibre, ce qui, pour un morphisme de modules gradués de même rang au-dessus d'un anneau local, suffit à en faire un isomorphisme. Le feuillet 5 le conclut d'une ligne : « c'est un isomorphisme, cqfd ».13

Trois corollaires suivent immédiatement, et une remarque qui vaut mieux qu'eux.

Corollaire 2. Si \(L\) est très ample relativement à \(S\), alors \(\varphi_{L} : A \to A^{\vee}\) est surjectif et fidèlement plat, et son noyau est un groupe fini et plat sur \(S\). C'est dire que \(\varphi_{L}\) est une isogénie, et que \(\ker \varphi_{L}\) — le groupe qu'on note aujourd'hui \(K(L)\) — est fini plat.14

Corollaire 3. \(\mathrm{Pic}^{\tau}_{A/S}\) est ouvert et fermé. Il ajoute, entre crochets, la seule chose qui compte : l'ouverture vaut toujours, la fermeture est propre aux schémas abéliens.15

Corollaire 4. Existence de \(\mathrm{NS}_{A/S}\). Il l'écrit ainsi, en trois mots, et c'est en effet immédiat : un quotient par un sous-groupe ouvert et fermé existe. C'est le corollaire 3 qui le porte.

5–5

Ce qu'il ignore (feuillet 5)

Entre la fin de la démonstration et les corollaires, une remarque :

J'ignore si le corollaire vaut sans supposer \(A\) projectif sur \(S\), et comme j'ignore si \(\mathrm{Pic}_{A/S}\) existe dans ce cas…

La phrase s'achève sur deux mots que la page ne soutient pas. Ce qu'elle dit est net : toute la construction repose sur la projectivité, qui sert deux fois — à disposer d'un \(L\) ample, et à savoir que le foncteur de Picard est représentable.

L'hypothèse n'est pas anodine, et c'est ce qui donne son prix à la remarque. Un schéma abélien n'est pas nécessairement projectif sur sa base ; et la construction du dual d'un schéma abélien quelconque, sans cette hypothèse, est aujourd'hui acquise.16

6–7

L'accouplement, et les classes additives (feuillets 6 et 7)

Le feuillet 6 ouvre le second mouvement, et il change de sujet : il ne s'agit plus de construire \(A^{\vee}\) mais de comprendre l'application qui va de tous les fibrés en droites vers les homomorphismes.

Elle s'écrit de deux façons, qu'il numérote : \[ (*) \qquad \mathrm{Pic}_{A/S} \longrightarrow \mathcal{H}om_{S\text{-gr}}(A, A^{\vee}), \] \[ (**) \qquad \mathrm{Pic}_{A/S} \times_{S} A \longrightarrow A^{\vee}, \qquad (\xi, t) \longmapsto \tau_{t}^{*}\xi - \xi . \] La seconde est la première « curryfiée » : au lieu d'envoyer \(\xi\) sur une application, on envoie le couple sur une valeur.17

Théorème. \((*)\) est un homomorphisme de \(S\)-groupes — c'est-à-dire que \((**)\) est un accouplement — et son noyau est exactement l'ensemble des sections \(\xi\) vérifiant \[ m^{*}\xi \;=\; \mathrm{pr}_{1}^{*}\xi + \mathrm{pr}_{2}^{*}\xi . \]

C'est le cœur de la seconde moitié. L'identité de droite dit que \(\xi\) est additive au sens le plus littéral : sa valeur en une somme est la somme de ses valeurs. En notation multiplicative, \(m^{*}L \cong \mathrm{pr}_{1}^{*}L \otimes \mathrm{pr}_{2}^{*}L\) ; c'est ce qu'on appelle aujourd'hui un fibré primitif, et c'est la caractérisation usuelle de \(\mathrm{Pic}^{0}\).18

Le corollaire qu'il en tire est celui pour lequel tout ce qui précède a été fait : Corollaire 6. \[ \mathrm{NS}_{A/S} \longrightarrow \mathcal{H}om_{S\text{-gr}}(A, A^{\vee}), \] compatible avec les structures de groupe. Puisque le noyau de \((*)\) est \(\mathrm{Pic}^{0}\), l'application descend au quotient et y devient injective : le groupe de Néron–Severi se plonge dans les homomorphismes de \(A\) vers son dual.19

Le feuillet 7 est la démonstration, et il est le plus abîmé du dossier. Ce qui s'en lit tient en une observation : l'objet construit est trivial sur \(A^{\vee} \times \varepsilon\) et sur \(\varepsilon \times A\), donc trivial sur le produit, qui est encore un schéma abélien. Il énonce ensuite un Lemme dont plus de la moitié est illisible, portant sur une trivialisation au-dessus d'un corps algébriquement clos, et le renvoie à plus bas : « Cf. … et sera prouvé plus bas ».20

8–9

La descente à la base tautologique (feuillets 8 et 9)

Le feuillet 8 démontre l'équivalence annoncée, dans un sens, et par le procédé qui rend l'énoncé presque tautologique.

Le point de départ est \[ \varphi_{\xi} = 0 \quad \Longleftrightarrow \quad m^{*}\xi - \mathrm{pr}_{1}^{*}\xi - \mathrm{pr}_{2}^{*}\xi = 0, \] lue sur le diagramme

LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=small, row sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
  A & A \times_{S} A \arrow[l, "\mathrm{pr}_{2}"'] \arrow[r, "m"]
    \arrow[d, "\mathrm{pr}_{1}"] & A \\
  & A &
\end{tikzcd}

L'idée est de changer de base pour le paramètre lui-même. On pose \(S_{1} = A\), \(A_{1} = A \times_{S} S_{1}\), et l'on dispose alors sur \(A_{1}\) d'une section tautologique \(t_{1}\) : au-dessus du point \(t\) de la base, elle vaut \(t\). Dire que \(\varphi_{\xi}\) est nul revient exactement à dire que cette section-là ne bouge pas \(\xi\) : \[ t_{1}^{*}(\xi_{1}) = \xi_{1}, \qquad \xi_{1} = \xi \times_{S} S_{1}. \] Le quantificateur « pour tout \(t\) » a disparu dans la base ; c'est tout le bénéfice de la manœuvre.21

Le calcul qui suit vérifie que la combinaison \(m^{*}L - \mathrm{pr}_{1}^{*}L - \mathrm{pr}_{2}^{*}L\) est triviale le long de la section unité. En restreignant par \(i_{1}\), \[ i_{1}^{*}\!\left(m^{*}L - \mathrm{pr}_{1}^{*}L - \mathrm{pr}_{2}^{*}L\right) = (m\,i_{1})^{*}L - (\mathrm{pr}_{1} i_{1})^{*}L - (\mathrm{pr}_{2} i_{1})^{*}L \;=\; 0, \] les deux premières composées étant l'identité et la troisième la section unité \(\varepsilon_{A/S}\) : le premier terme et le deuxième s'annulent l'un l'autre, et le troisième est trivial.22

Ce que ce calcul donne est une moitié de l'énoncé : si \(\varphi_{\xi} = 0\), l'obstruction à l'additivité est triviale le long des deux sections. Pour conclure qu'elle est triviale tout court — et donc pour l'autre moitié de l'équivalence — il faut un argument de rigidité, et c'est là que le dossier s'arrête. Le feuillet 9 ne porte que deux lignes, où l'on lit « cette rigidité pour la … », et le reste de la page est blanc.23

Notes

  1. L'inventaire de Montpellier avertit que « les pages au verso des documents sont souvent sans rapport avec les notes mathématiques ». Ce dossier-ci est celui où l'avertissement ne sert à rien : il n'y a pas une ligne qui ne soit du sujet.
  2. C'était le mot de l'époque — EGA IV parlera encore de morphisme simple avant que lisse ne s'impose. Ce n'est pas une nuance de style : quand le feuillet 2 écrit « il reste à montrer qu'il est simple sur \(S\) », il désigne l'unique point difficile du théorème, et un lecteur qui lirait simple au sens d'aujourd'hui ne verrait pas de quoi il s'agit.
  3. La transcription garde les \(X\) là où ils sont, avec une note. Rien sur les feuillets ne suggère une distinction : le \(X\) est un reste de rédaction.
  4. La biffure est donc une correction de notation et non de contenu, et elle enregistre le moment où il s'aperçoit qu'il n'a pas besoin des deux objets. C'est aussi ce qui rend le corollaire 3 du feuillet 5 — \(\mathrm{Pic}^{\tau}\) ouvert et fermé — non redondant : cet énoncé-là vaut plus largement.
  5. Le manuscrit écrit \(\tau_{t}^{*}(L)\,L^{-1}\), le groupe de Picard en notation additive ; on garde le produit tensoriel, qui est l'usage. Il note aussi que \(\varphi_{L}\) envoie section unité sur section unité, donc est un homomorphisme de schémas en groupes — c'est le lemme de rigidité, qu'il invoque par un simple « (cf.) » et qui reviendra explicitement au feuillet 9.
  6. L'annotation sous cette accolade est illisible sauf les deux derniers mots, « de Pic ». La justification donnée ici est celle sous laquelle l'inégalité est vraie ; le feuillet ne l'écrit pas.
  7. C'est bien ce que porte le feuillet : sous la seconde accolade, deux lignes qui se chevauchent, où l'on lit « th. de Hopf » au-dessus de la nullité de \(H^{i}\) pour \(i > \dim A_{0}\). Le second mot de la ligne inférieure est douteux ; l'argument, lui, ne l'est pas, car les deux ingrédients nommés ne se combinent que d'une seule façon.
  8. On ne reconstruit pas cette route ici. Le peu qui se lit — « Si on ne veut pas se servir du résultat de la torsion », puis « surjectif, et de plus plat », puis « c'est donc un schéma abélien » — dit l'intention et l'ordre, pas les étapes.
  9. « d'où la structure totale de \(H^{*}\) » : puisque l'algèbre est extérieure sur son premier étage, connaître la dimension de celui-ci les détermine toutes, \(\binom{n}{q}\) en degré \(q\).
  10. Le feuillet porte, biffé d'un trait : « \(G_{s} \to \varphi_{s*}(F_{s})\) est injectif ». La clause c) qui le remplace commence par « tout élément de \(G_{s}\) dont l'image inverse en les \(x \in \varphi_{s}^{-1}(y)\) s'annule », et la fin manque. Les deux disent la même chose, la seconde ponctuellement ; on retient la première, qui est complète.
  11. C'est la lecture de l'édition, et le feuillet ne l'écrit pas. Ce qui la rend pratiquement forcée est la ligne qui précède immédiatement le lemme : « pour tout \(x' \in A^{\vee}_{0}\) il existe \(x \in A_{0}\) au-dessus et un homomorphisme \(\mathcal{O}_{A^{\vee}_{0}, x'} \to \mathcal{O}_{A_{0}, x}\) injectif ». C'est exactement l'hypothèse d'injectivité fibre à fibre du lemme, écrite sur les anneaux locaux. Le qualificatif de cet homomorphisme est douteux sur la page ; ce que l'énoncé demande est qu'il soit local et injectif.
  12. Il écrit « coh. plat », abréviation qu'il ne développe nulle part dans le dossier. Le membre de droite est d'abord écrit \(\varepsilon^{*}(\Omega^{1}_{A/S})\), puis biffé au profit de \(\Omega^{1}_{\varepsilon}\) : les deux désignent le même conormal le long de la section unité.
  13. Le raccord entre les deux feuillets est elliptique — la phrase du bas du feuillet 4 est en partie illisible, et le haut du feuillet 5 reprend au milieu d'une justification. Le pas manquant est celui indiqué ici : surjectivité sur les fibres plus égalité des rangs.
  14. Le manuscrit prend soin d'écrire « très ample (et non seulement ample) », et souligne la parenthèse. L'énoncé vaut en fait pour \(L\) relativement ample ; la restriction qu'il s'impose ici est celle sous laquelle sa démonstration passe, non celle que l'énoncé demande.
  15. L'exposant est ici tracé comme une croix, alors que le \(\tau\) des feuillets 2 et 6 est net ; c'est le même. L'énoncé n'est pas redondant avec le théorème, puisqu'il porte sur \(\mathrm{Pic}^{\tau}\) sans supposer que \(\mathrm{NS}\) soit sans torsion.
  16. On énonce ici deux faits, et non une généalogie : l'édition ne prétend pas dire quand il les a sus ni par qui, et ces feuillets ne sont pas datés. Ce qui est du dossier, et seulement cela, c'est la question — posée à l'endroit exact où l'hypothèse est utilisée.
  17. Il porte en marge, sur deux lignes reliées par une accolade, « hom. ponctuel » et « hom. de groupes » : c'est exactement la distinction entre les deux formes, et la flèche va de la seconde vers la première.
  18. Le manuscrit écrit \(\pi\) pour la loi de groupe et note à côté du cadre « \(\pi : A \times_{S} A \to A\) … la loi de composition … i.e. \(\sigma\) » — il hésite entre deux lettres pour le même morphisme. On écrit \(m\), qui est l'usage. Le point d'interrogation qu'il porte après « homomorphisme de \(S\)-groupes » est de sa main et porte sur cet énoncé-là.
  19. Le dossier s'arrête à cette injection. On sait aujourd'hui en décrire l'image — ce sont les homomorphismes symétriques, du moins sur un corps algébriquement clos. Le feuillet ne l'aborde pas, et il n'y a pas de Corollaire 5 : la numérotation du dossier passe de 4 à 6.
  20. Ce lemme n'est prouvé nulle part dans le dossier. Le renvoi est vers des pages qui n'y sont pas, ou qui n'ont pas été écrites.
  21. Le feuillet écrit d'abord cette égalité, puis biffe une ligne qui la répétait avec la section unité. La descente est son argument, et il ne la commente pas.
  22. Le manuscrit porte ces trois identifications sous trois accolades, « id », « id » et « \(\varepsilon_{A/S}\) ». Ce sont elles qui annulent le membre de droite, et c'est la seule chose que le feuillet démontre complètement dans cette section.
  23. Un fibré en droites sur un produit, trivial sur chacun des deux facteurs, est trivial : c'est ce que les traités appellent le théorème du cube, dont le lemme de rigidité est l'ingrédient. Le mot qu'il écrit est bien rigidité ; ce qu'il en aurait fait, la page ne le dit pas, et l'édition ne le complète pas à sa place.