Cote n° 44 · pages 1–8 · Lecture modernisée · Jacobiennes intermédiaires : notes manuscrites (s.d.), lettre (1964) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : 1964
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre

Résumé

Une courbe porte sa jacobienne. Ces huit feuillets demandent ce qu'une variété de dimension quelconque porte à sa place, et combien.

À une courbe algébrique on sait associer, depuis le \textsc{xix}e siècle, un objet géométrique dont les points s'additionnent — sa jacobienne — et qui classe ses systèmes de points : deux configurations de points de la courbe donnent le même point de la jacobienne exactement quand elles sont reliées par une famille continue. En dimension supérieure, deux cas restent faciles, et ce sont les deux extrêmes. Les diviseurs — les sous-objets de codimension \(1\), ceux qu'une seule équation découpe — sont classés par la variété de Picard. Les points — la codimension maximale — sont classés par la variété d'Albanese. Entre les deux, pour les sous-objets de codimension \(2\), \(3\), …, on ne disposait de rien d'algébrique.

Sur les nombres complexes on disposait tout de même de quelque chose. Weil avait construit, par des moyens transcendants — des intégrales, des périodes, la topologie de l'espace sous-jacent —, des tores qu'on appelle jacobiennes intermédiaires : un par codimension. La construction est belle et elle ne sert à rien hors des complexes, parce qu'elle passe par des objets qui n'existent pas ailleurs. Or c'est ailleurs que Grothendieck travaille : sur un corps quelconque, où l'on ne peut ni intégrer ni parler de petits lacets.

L'idée de ces feuillets est de renverser la définition. Plutôt que de construire l'objet et de constater ensuite qu'il classe les cycles, on part de ce qu'il doit faire. Une famille de cycles paramétrée par une variété \(S\) donne, par la construction d'Albanese appliquée à \(S\), un morphisme d'une variété abélienne vers le groupe des cycles ; le premier théorème dit que le noyau de ce morphisme est exactement ce qu'on croit, et le deuxième que l'image, quelle que soit la famille, ne dépasse jamais une taille fixée à l'avance par la topologie de \(X\). Les deux ensemble donnent l'existence d'une plus grande image possible : c'est elle, \(J^i(X)\), la jacobienne intermédiaire algébrique. La relation d'équivalence entre cycles n'est plus choisie d'abord ; elle est ce que cet objet universel ne distingue pas, et Grothendieck la baptise « équivalence d'Albanese » sans savoir la décrire autrement.

Restent les propriétés qu'on veut, et qui font les cinq autres théorèmes : que la jacobienne de codimension \(i\) et celle de codimension \(n+1-i\) soient duales l'une de l'autre ; qu'au milieu, quand \(i\) et \(n+1-i\) coïncident, cette autodualité provienne d'une polarisation, ce qui est la forme algébrique du théorème de positivité de Hodge ; qu'une section hyperplane générique perde peu d'information ; et que l'équivalence numérique — la plus grossière possible, celle qui ne retient d'un cycle que ses nombres d'intersection — coïncide avec l'équivalence algébrique à torsion près.

La lettre à Serre du 12 août 1964, qui occupe les deux derniers feuillets et que Grothendieck a numérotée à la suite du programme, isole le seul de ces points qu'il ne sait pas franchir, et le réduit à un énoncé « bien terre à terre » sur les variétés abéliennes : une certaine correspondance symétrique est-elle positive ? Il demande si les spécialistes sauraient répondre. C'est aussi le feuillet où on le voit travailler : « je suis moralement sûr que ce sont les bonnes, bien que je n'ai pas prouvé grand-chose dessus pour l'instant ; par contre, j'ai des conjectures en pagaille ». La certitude précède la démonstration, et il le dit sans embarras.

Ce que le programme demandait a été en partie obtenu et en partie réfuté. La jacobienne intermédiaire algébrique existe : on l'appelle aujourd'hui le représentant algébrique du groupe des cycles, et c'est exactement l'objet que les deux premiers théorèmes appellent. Le dernier théorème, en revanche, est faux dès la codimension \(2\) : cinq ans après cette lettre, Griffiths exhibait des courbes sur une hypersurface qui sont numériquement triviales sans qu'aucun multiple d'elles ne soit algébriquement trivial. L'écart entre les deux équivalences, que ce feuillet croyait nul, porte aujourd'hui le nom de groupe de Griffiths.

Keywords — intermediate Jacobian, algebraic representative, regular homomorphism, Albanese equivalence, algebraic equivalence, numerical equivalence, tau-equivalence, Griffiths group, Abel-Jacobi map, Hodge-Riemann bilinear relations, primitive cohomology, polarisation, Neron-Severi group, divisorial correspondence, Poincare biextension, weak Lefschetz theorem, Tate module, Betti number, Matsusaka theorem, graded ring completion, root system, root datum, Cartan integers

Le fil du dossier, et l'ordre des feuillets

Le dossier est une seule liasse, paginée de \(1\) à \(5\) de sa main sur les feuillets qu'il a écrits. Trois d'entre eux — les pages 1, 3 et 5 de l'archiviste — portent un « Programme de travail » en sept théorèmes numérotés. Les deux derniers — pages 7 et 8 — portent le tapuscrit de sa lettre à Serre du 12 août 1964, qu'il a numérotée \(4\) et \(5\) pour qu'elle ferme la même suite. Le programme et la lettre disent la même chose deux fois, une fois en énoncés secs et une fois en prose, et la lettre est la plus explicite des deux.

La colonne vertébrale est celle-ci. Les théorèmes 1 et 2 construisent l'objet : le premier identifie ce qu'une famille de cycles apporte, le second borne uniformément ce que toutes les familles peuvent apporter, et cette borne uniforme est ce qui permet de prendre la plus grande. Les théorèmes 3 et 4 lui demandent la structure qu'on veut : une dualité entre codimensions complémentaires, et au milieu une polarisation. Les théorèmes 5 et 6 le comparent à ce qu'on obtient sur une section hyperplane. Le théorème 7 est d'un autre ordre : il ne parle plus de la jacobienne mais de la relation d'équivalence la plus grossière, et c'est le seul des sept dont on sait aujourd'hui qu'il est faux.

Deux feuillets n'appartiennent pas à cette liasse et n'ont rien à voir avec elle. Il a écrit son programme au dos de papier déjà servi : la page 2 est un feuillet à lui, barré, sur la complétion d'un anneau gradué, et la page 4 un feuillet à lui, barré lui aussi, sur les axiomes d'une donnée radicielle. Ils sont lus ici en appendice, dans les termes de leurs propres sujets, et rien n'est affirmé d'une continuité entre eux et les jacobiennes.

Notation. Les trois feuillets du programme écrivent \(P^{i}(X)\) ce que la lettre écrit \(J^{i}(X)\) : c'est le même objet, et \(J^{i}(X)\) est employé partout ici.1 \(X\) est partout une variété projective lisse connexe de dimension \(n\) sur un corps algébriquement clos \(k\) ; \(\mathcal{Z}^{i}(X)\) le groupe des cycles de codimension \(i\), \(\mathcal{Z}^{i}_{\mathrm{alg}}(X)\) ceux qui sont algébriquement équivalents à zéro, \(\mathcal{Z}^{i}_{\mathrm{alb}}(X)\) ceux que le dossier dit « albanesiennement » équivalents à zéro. \(b_{j}(X)\) est le \(j\)-ième nombre de Betti.

1–1

Ce que la jacobienne intermédiaire doit être (page 1)

Une famille de cycles, et ce qu'elle engendre

Soit \(S\) une variété de paramètres pointée et \(\xi\) une famille de cycles de codimension \(i\) de \(X\) paramétrée par \(S\) — concrètement, un cycle de codimension \(i\) sur \(S\times X\), dont la fibre au point marqué est nulle. La famille définit une application de \(S\) dans le groupe des classes de cycles, et comme le but est un groupe commutatif, cette application se factorise par la variété d'Albanese de \(S\) : c'est la propriété universelle d'Albanese, et c'est tout ce qu'on lui demande ici. On obtient

\[ \varphi_{\xi} : \mathrm{Alb}(S) \longrightarrow \mathcal{Z}^{i}(X)/\mathcal{Z}^{i}_{\mathrm{alb}}(X). \]

Le premier théorème dit que le noyau \(N(\xi)\) de ce morphisme est celui qu'on attend, et l'énoncé prend soin de préciser ensemblistement : c'est une égalité de sous-ensembles de points, pas encore de sous-schémas.2 Le quotient \(\mathrm{Alb}(S)/N(\xi)\) est donc une variété abélienne, notée \(P_{\xi}\) : c'est la part de la jacobienne cherchée que la seule famille \(\xi\) donne à voir.

La borne uniforme, et l'existence

Le second théorème est celui qui fait tout le travail :

\[ \dim P_{\xi} \;\leq\; \tfrac{1}{2}\, b_{2i-1}(X), \]

et la borne ne dépend pas de \(\xi\). C'est ce qui permet de faire la somme de toutes les familles à la fois : une famille croissante de sous-variétés abéliennes d'un groupe, uniformément bornée en dimension, est stationnaire, et il existe donc un plus grand \(P_{\xi}\). Cet objet maximal est la jacobienne intermédiaire \(J^{i}(X)\), et l'équivalence d'Albanese est, par construction, ce qu'il ne sépare pas.3

La raison de la borne est donnée en une ligne, dans la lettre : le module de Tate de \(J^{i}(X)\) se plonge, à un quotient près, dans la cohomologie de degré \(2i-1\). Nous y venons.

Dualité, et positivité au milieu

Le troisième théorème demande que le quotient

\[ \mathcal{Z}^{i}_{\mathrm{alg}}(X)/\mathcal{Z}^{i}_{\mathrm{alb}}(X) \;=\; J^{i}(X) \]

porte une structure de variété abélienne, et que \(J^{i}(X)\) et \(J^{n+1-i}(X)\) soient canoniquement duales l'une de l'autre. Les deux extrémités de cette famille d'énoncés sont classiques : pour \(i=1\) on a \(J^{1}(X)=\mathrm{Pic}^{0}(X)\) et pour \(i=n\) on a \(J^{n}(X)=\mathrm{Alb}(X)\), et la dualité entre la variété de Picard et la variété d'Albanese est un théorème.4 Ce que demande le théorème 3 est la forme générale de ce fait.

Le quatrième théorème est le point difficile, et Grothendieck le sait : il l'annule d'un mot en marge, entouré et fléché vers l'énoncé — « Cancelé tel quel ». Quand \(n = 2m-1\) est impair, la dualité du théorème 3 devient une autodualité de \(J^{m}(X)\), laquelle équivaut à la donnée d'une classe de correspondance divisorielle symétrique sur \(J^{m}(X)\times J^{m}(X)\), c'est-à-dire d'un élément du groupe de Néron–Severi de \(J^{m}(X)\). La question est de savoir si cet élément est ample, autrement dit si l'autodualité provient d'une polarisation. Sous cette forme l'énoncé est faux, et la marge de la page 7 dit pourquoi : il faut prendre la classe primitive.5 Corrigé ainsi, l'énoncé est la forme algébrique du théorème de positivité de Hodge, et c'est lui que la lettre réduira à une question sur les variétés abéliennes.

Le feuillet nomme en marge, entre guillemets, la provenance de chaque énoncé : « Hodge » contre le théorème 4, « Néron » et « Lefschetz » contre les théorèmes 5 et 6, « Matsusaka » contre le théorème 7.6

3–3

Ce qu'une section hyperplane conserve (page 3)

L'accouplement, et les nombres d'intersection

Le cinquième théorème compare l'intersection dans \(X\) à la dualité dans une section hyperplane. Soit \(Y \subset X\) une section hyperplane générique, de dimension \(n-1\), et soient \(Z\), \(Z'\) deux cycles de \(X\) de codimensions \(i\) et \(j\) avec

\[ i + j \;=\; n \;=\; \dim Y + 1 . \]

Les restrictions \(z = Z\cdot Y\) et \(z' = Z'\cdot Y\) sont supposées algébriquement équivalentes à zéro sur \(Y\). Elles définissent alors des points de \(J^{i}(Y)\) et de \(J^{j}(Y)\), et la condition \(i+j = \dim Y + 1\) est exactement celle sous laquelle ces deux variétés abéliennes sont duales l'une de l'autre par le théorème 3. Il y a donc entre elles un accouplement canonique — celui que le feuillet attribue au « foncteur de Néron–Tate » — et le théorème affirme qu'il calcule le nombre d'intersection :

\[ \langle z, z'\rangle \;=\; (-1)^{m}\, Z\cdot Z' . \]

L'énoncé est le plus raturé du dossier, et deux choses n'en sont pas récupérables : le groupe dans lequel l'accouplement prend ses valeurs, et l'entier \(m\) qui gouverne le signe.7 Une note marginale ajoute la vérification de cohérence attendue : lorsque \(2i = 2j\), les deux membres sont nuls.8

Une seconde note, tracée dans un triangle au bas du feuillet et en grande partie illisible, dit que l'énoncé devrait résulter d'un invariant plus fin admettant un « variant local » ; la lecture ne la reconstitue pas.

Un théorème de type Lefschetz

Le sixième théorème demande, sous les mêmes hypothèses, que la restriction

\[ J^{i}(X) \longrightarrow J^{i}(Y) \]

soit une isogénie tant que \(2i \leq n-1\), et qu'au degré médian \(2i = n\) elle reste injective à noyau fini, son image étant tout ce que \(J^{i}(Y)\) retient de \(X\).9

C'est l'analogue, pour ces variétés abéliennes, du théorème de Lefschetz faible : une section hyperplane voit la même chose que l'ambiant en dessous du degré médian, et au degré médian elle en voit plus.

5–5

Équivalence numérique et \(\tau\)-équivalence (page 5)

Le septième et dernier théorème quitte les jacobiennes. Deux cycles sont numériquement équivalents lorsqu'ils ont les mêmes nombres d'intersection contre tout cycle complémentaire — c'est la relation la plus grossière qu'on puisse raisonnablement écrire. Ils sont \(\tau\)-équivalents lorsqu'un multiple non nul de leur différence est algébriquement équivalent à zéro — c'est l'équivalence algébrique, à la torsion près. Le feuillet affirme que les deux coïncident.

Pour les diviseurs, c'est un théorème : un diviseur numériquement équivalent à zéro sur une variété projective a un multiple algébriquement équivalent à zéro. C'est le résultat de Matsusaka (1957), et c'est ce que le nom porté en marge du feuillet enregistre.

Le feuillet, lui, écrit l'énoncé pour les « cycles algébriques sur \(X\) projective non singulière », sans restriction de codimension. Sous cette forme il est faux.10

7–8

La lettre à Serre, 12 août 1964 (pages 7 et 8)

Ce qu'elle annonce

La lettre reprend le programme en prose et lui ajoute deux choses : la raison de la borne du théorème 2, et une réduction complète du théorème 4 à un énoncé sur les variétés abéliennes.

La raison de la borne est cohomologique. Le module de Tate \(T_{\ell}(J^{i}(X))\) est, écrit-il, un quotient d'un sous-module de \(H^{2i-1}(X, \mathbb{Z}_{\ell}(i))\) — « et quand on sera plus savant, on saura prouver que c'est même un sous-module dudit ». Le rang de ce module est au plus \(b_{2i-1}(X)\), et comme le module de Tate d'une variété abélienne de dimension \(g\) est de rang \(2g\), on retrouve \(\dim J^{i}(X) \leq \tfrac{1}{2}b_{2i-1}(X)\).11 Une note marginale de la page 7, d'une autre encre, ajoute une inclusion conjecturale des cycles dans la cohomologie de Hodge ; sa lecture n'est pas assurée et elle n'est pas utilisée ici.

La réduction de la positivité

Voici la construction, qui est le cœur de la lettre. Soit \(T\) une variété de paramètres connexe, lisse, munie d'un point marqué \(a\), et soit \(z\) une classe de cycles de codimension \(m\) sur \(T\times X\), nulle en \(a\). On considère sur \(T\times T\times X\) les deux projections \(p\) et \(q\) sur \(T\times X\) et la projection \(r\) sur \(T\times T\), et on pose

\[ D \;=\; r_{*}\!\left(p^{*}(z)\cdot q^{*}(z)\right), \]

qui est une classe de diviseurs sur \(T\times T\), c'est-à-dire une classe de correspondance divisorielle. Elle est symétrique par construction. Comme elle s'annule sur les fibres du point marqué, elle provient de la variété d'Albanese \(A = \mathrm{Alb}^{0}(T)\) — « si tu veux, tu peux supposer \(T = A\) et \(a\) l'origine », précise-t-il —, donc d'une classe de correspondance symétrique sur \(A\times A\). Une telle classe définit un morphisme \(A \to \hat{A}\) vers la variété duale ; soit \(N\) son noyau. Sur le quotient \(J = A/N\), la classe descend en une correspondance symétrique non dégénérée, et la question est celle-ci, la seule de la lettre :

cette correspondance est-elle positive, c'est-à-dire l'élément correspondant de \(\mathrm{NS}(J)\) est-il ample ?

Une réponse affirmative donnerait le théorème 4 : la variété \(J\) ainsi obtenue est la jacobienne intermédiaire \(J^{m}(X)\), et la classe est celle que son autodualité définit.12

Il ajoute que la question suffit à révéler la méthode de construction générale des \(J^{i}\), et qu'on peut si l'on veut se borner au cas où \(T\) est \(\mathrm{Pic}^{0}(Y)\) pour une sous-variété \(Y\) de \(X\) de codimension \(m-1\), les diviseurs de \(Y\) algébriquement équivalents à zéro étant regardés comme cycles de codimension \(m\) de \(X\) — ce qui est le mécanisme du théorème 5, vu depuis l'autre bout.

Ce que la lettre dit de sa manière de travailler

Deux phrases méritent d'être lues pour elles-mêmes. Sur la relation d'équivalence qu'il ne sait pas décrire : « je ne sais pas bien identifier pour l'instant, mais qui mérite certainement d'être appelée équivalence d'Albanese ». Et sur l'ensemble : « je suis moralement sûr que ce sont les bonnes, bien que je n'ai pas prouvé grand-chose dessus pour l'instant ; par contre, j'ai des conjectures en pagaille ».

La certitude n'attend pas la démonstration, et le nom n'attend pas la définition. Ce que le programme des sept théorèmes énonce n'est pas une liste de résultats mais la description de l'objet qui devrait exister ; l'existence, il la déduira de deux d'entre eux. Il demande enfin si « les spécialistes abéliens » sauraient répondre à sa question — « peut-être Matsusaka ? Ou toi-même ? » — et se justifie de la poser en disant qu'elle est « bien terre à terre ».

2–2

Appendice I : la complétion d'un anneau gradué (page 2)

Ce feuillet, barré de deux longues diagonales, appartient à un autre document et n'a aucun rapport avec les jacobiennes. Il énonce ce qu'il advient de la complétion sur un anneau gradué.

Soit \(A = \bigoplus_{i\geq 0} A^{i}\) un anneau gradué et \(\hat{A}\) son complété pour la filtration par les degrés \(\geq n\). Le feuillet écrit d'emblée

\[ \hat{A} \;=\; \prod_{i \geq 0} A_{i}, \]

ce qui est l'identification à retenir : compléter un anneau gradué, c'est remplacer la somme directe par le produit, c'est-à-dire autoriser les séries infinies là où l'anneau gradué n'admettait que les polynômes.13

Sous une hypothèse noethérienne, \(\hat{A}\) est plat sur \(A\), et l'on pose \(\hat{M} = M\otimes_{A}\hat{A}\) pour tout \(A\)-module \(M\). Le feuillet établit alors deux choses. D'abord, pour \(M\) gradué de type fini, la même description vaut :

\[ \hat{M} \;=\; \prod_{i\geq 0} M_{i}. \]

Ensuite, pour \(M\) seulement de type fini, on passe par une présentation \(\cdots \to M''\to M\to M'\to 0\) avec \(M''\) de type fini, on la complète — ce que la platitude autorise —, et l'on obtient

\[ \hat{M}'' \;=\; \prod_{i\geq 0} M''_{i} \;=\; \prod_{i\geq 0} M_{i}, \qquad \hat{M}' \;\overset{\sim}{\longrightarrow}\; M' . \]

Le second isomorphisme est ce qui rend l'argument concluant : la partie de \(M\) qui n'était pas graduée ne voit pas la complétion.14

4–4

Appendice II : les axiomes d'une donnée radicielle (page 4)

Ce second feuillet étranger, barré lui aussi, énumère deux structures axiomatiques. La première est celle d'un système de racines réduit ; la seconde est celle qu'on appelle aujourd'hui une donnée radicielle.

Un système de racines, et l'intégralité des nombres de Cartan

On se donne un couple \((P, \Delta)\)\(P\) est un groupe abélien libre de rang fini et \(\Delta\) une partie finie de \(P\), soumis à trois conditions : \(\Delta\) engendre \(P\) ; si \(a \in \Delta\) alors \(-a\in\Delta\) mais \(na\notin\Delta\) pour \(n\neq \pm 1\) ; et pour tout \(a\in\Delta\) il existe une « symétrie » \(S_{a}\) envoyant \(a\) sur \(-a\) et préservant \(\Delta\).15

La note qui suit est le cœur du feuillet. Elle observe que les symétries sont alors uniquement déterminées, parce qu'on peut les réaliser toutes à la fois au moyen d'une seule forme quadratique invariante, écrite explicitement :

\[ (x,y) \;=\; \sum_{a\in\Delta} \langle x, a\rangle\,\langle y, a\rangle \qquad \text{sur } (P')^{\mathbb{Q}} . \]

De là, \(S_{\alpha}x = x - \langle\gamma_{\alpha}, x\rangle\,\alpha\) pour un \(\gamma_{\alpha}\in (P')^{\mathbb{Q}}\) bien déterminé — c'est la coracine \(\alpha^{\vee}\) — et le feuillet affirme qu'en fait \(\gamma_{\alpha}\) est entier, c'est-à-dire que les nombres

\[ c_{\alpha\beta} \;=\; \langle\gamma_{\alpha},\beta\rangle \]

sont dans \(\mathbb{Z}\) : ce sont les entiers de Cartan. La raison qu'il en donne tient à ce que \(\alpha\) soit indivisible dans \(P\), du fait de pouvoir faire partie d'un « système fondamental de racines ».16

La donnée radicielle

La seconde structure est un quintuplet \((P, P', \Delta, \Delta', \varphi)\)\(P\) et \(P'\) sont deux groupes abéliens libres de rang fini en dualité, \(\Delta\subset P\), \(\Delta'\subset P'\), et \(\varphi\) une bijection de \(\Delta\) sur \(\Delta'\). Les conditions demandées sont que \(\Delta\) engendre \(P\) et \(\Delta'\) engendre \(P'\), et que les deux familles de symétries se correspondent : pour \(\alpha\in\Delta\) d'image \(\alpha' = \varphi(\alpha)\),

\[ S_{\alpha} : x \longmapsto x - \langle \alpha', x\rangle\,\alpha \quad\text{laisse } \Delta \text{ stable}, \qquad S'_{\alpha} : x' \longmapsto x' - \langle x', \alpha\rangle\,\alpha' \quad\text{laisse } \Delta' \text{ stable}, \]

la marge ajoutant la normalisation \(\langle \alpha', \alpha\rangle = 2\).

C'est, à la condition d'engendrement près, la définition d'une donnée radicielle.17

Notes

  1. Le changement de lettre est sur les pages ; il n'est expliqué nulle part. Le transcripteur note par ailleurs que la lettre des groupes de cycles est tracée tantôt en \(Z\) anguleux tantôt en \(\mathcal{Z}\) bouclé, sans distinction apparente, et que l'indice alb est entouré d'un cercle aux deux endroits où il paraît — sans doute la marque d'une notation qu'il tenait encore pour provisoire.
  2. La précision « (ensemblistement) » est ajoutée en interligne sur la page, un mot biffé devant elle. Elle n'est pas anodine en 1964 : la structure schématique des noyaux est précisément ce qui distingue le point de vue de Grothendieck de celui de ses prédécesseurs, et il signale ici qu'il ne l'affirme pas.
  3. C'est exactement l'architecture de la théorie telle qu'elle s'est faite. Ce que le dossier appelle \(J^{i}(X)\) s'appelle aujourd'hui le représentant algébrique du groupe \(A^{i}(X) = \mathcal{Z}^{i}_{\mathrm{alg}}(X)\) modulo équivalence rationnelle : la variété abélienne universelle pour les homomorphismes réguliers de \(A^{i}(X)\) vers les variétés abéliennes, au sens de Samuel. Son existence en codimension quelconque a été établie par H. Saito (1979) ; le cas de la codimension \(2\), plus fin, est dû à Murre (1983). La démonstration procède par la borne uniforme, c'est-à-dire par le théorème 2 de cette page.
  4. La lettre le dit explicitement, page 7 : « \(J^{1} = \mathrm{Pic}^{0}\) et \(J^{n} = \mathrm{Alb}^{0}\) ». Les indices \(2i-1\) et \(2(n+1-i)-1 = 2n-2i+1\) sont complémentaires dans \(H^{*}(X)\), ce qui est la raison cohomologique de la dualité demandée.
  5. La note marginale de la page 7 est en partie illisible ; ce qui s'en lit est « Cancelé tel quel, il faut … de la … primitive ». La correction est celle qu'on attend : les relations bilinéaires de Hodge–Riemann ne donnent la définitude que sur la cohomologie primitive, le complément de l'opérateur de Lefschetz. Sur toute la cohomologie de degré \(2m-1\) la forme d'intersection n'est pas définie, et l'énoncé du feuillet, qui ne dit pas « primitive », affirme donc plus qu'il n'est vrai. Il l'a vu et l'a écrit lui-même deux feuillets plus loin.
  6. « Hodge » et « Lefschetz » sont barrés d'un long trait sur les pages, sans qu'on sache si la rature vise le nom ou l'énoncé qu'il désigne ; dans le cas de « Hodge » elle accompagne le « Cancelé tel quel ». La lecture de « Matsusaka » n'est pas assurée, mais le nom reparaît en toutes lettres, dactylographié, à la page 8.
  7. La transcription porte ici une douzaine de marques : la condition sur les codimensions est écrite, biffée, réécrite au-dessus ; l'expression qui devrait décrire l'accouplement est illisible ; et \(m\) n'est défini nulle part sur le feuillet. La lecture ne supplée ni l'un ni l'autre. Le cas \(n=2\), où \(Y\) est une courbe, \(i=j=1\) et \(J^{1}(Y)\) la jacobienne de \(Y\), est classique et fixe le contenu de l'énoncé : l'accouplement de dualité entre la jacobienne et sa duale y calcule, au signe près, l'intersection des deux diviseurs sur la surface. Ce qui, en toute codimension, joue le rôle de cet accouplement est la biextension de Poincaré ; la théorie des hauteurs de Néron et Tate, à laquelle renvoie le nom porté sur le feuillet, en est le versant arithmétique.
  8. La fin de cette note est illisible. La raison est claire : si \(i=j\) alors \(n=2i\) est pair, l'accouplement au degré médian est alterné, et un élément y est orthogonal à lui-même.
  9. Sur la page, la condition portée d'abord est \(2i \leq n+1\), puis barrée, et rien ne la remplace : les trois lignes qui suivent sont un enchevêtrement de variantes toutes biffées sauf une. La borne \(2i\leq n-1\) est restituée ici parce que c'est celle sous laquelle l'énoncé est vrai et celle que le théorème de Lefschetz faible impose : la restriction \(H^{2i-1}(X)\to H^{2i-1}(Y)\) est un isomorphisme pour \(2i-1 \leq n-2\). Le mot isogénie, lui, est souligné sur la page et n'est pas douteux ; c'est le seul mot du feuillet qui le soit. L'énoncé est d'abord annoncé « Cor. », le mot étant ensuite barré et remplacé par « Th. 6 » : il a cessé en cours d'écriture de le tenir pour un corollaire du précédent.
  10. Griffiths (1969) a montré que sur une hypersurface quintique générale de \(\mathbb{P}^{4}\) il existe des courbes homologiquement équivalentes à zéro dont l'image par l'application d'Abel–Jacobi n'est pas de torsion, donc dont aucun multiple n'est algébriquement équivalent à zéro. Homologiquement équivalent à zéro entraîne numériquement équivalent à zéro : ces courbes sont donc numériquement triviales sans être \(\tau\)-équivalentes à zéro, et le théorème 7 tombe dès la codimension \(2\). Le quotient qui mesure l'écart s'appelle depuis le groupe de Griffiths, et Clemens a montré plus tard qu'il pouvait être infiniment engendré. L'énoncé est daté de 1964 et la réfutation de 1969 : il n'y avait alors, sur cette question, aucun exemple dans un sens ni dans l'autre.
  11. Le souhait a été exaucé : l'injectivité du module de Tate du représentant algébrique dans la cohomologie \(\ell\)-adique du degré correspondant fait partie de ce que Murre a établi en codimension \(2\). La lettre ajoute qu'en caractéristique nulle on peut aussi bien prendre la cohomologie de Hodge \(H^{i}(X,\Omega^{i-1}_{X})\), ce qui est la comparaison entre les deux constructions.
  12. Le passage de \(A\) à \(J=A/N\) est la même construction que celle du théorème 1, écrite du côté de la correspondance plutôt que du côté de la famille : \(N\) y est ce que le théorème 1 note \(N(\xi)\). Sur \(\mathbb{C}\), la positivité demandée est celle des relations de Hodge–Riemann sur la cohomologie primitive de degré \(2m-1\), et c'est elle qui fait de la jacobienne intermédiaire de Weil une variété abélienne et non un simple tore complexe. La marge de la page 7 rappelle, contre l'énoncé même, que la classe doit être prise primitive.
  13. L'égalité demande que la filtration par les degrés coïncide avec la filtration \(\mathfrak{a}\)-adique pour \(\mathfrak{a} = A_{+}\), donc que \(A\) soit engendré en degré \(1\) sur \(A_{0}\). La page pose bien une hypothèse à cet endroit, entre crochets, mais elle est en partie illisible : ce qui s'en lit est « \(A_{1}\) de type fini sur \(A_{0}\) », ce qui est la moitié de la condition. La lecture ne supplée pas l'autre moitié et signale seulement que l'énoncé la requiert.
  14. Le raisonnement est écrit très vite et sa prose ne se laisse lire qu'en partie ; la lecture ne restitue que les formules, qui portent, et la charpente de l'argument, qui s'en déduit. La dernière ligne du feuillet affirme que le foncteur de complétion est exact et fidèle, ce qui est la conséquence de la platitude fidèle et non seulement de la platitude.
  15. La deuxième condition est celle qui rend le système réduit. La première, qui demande que \(\Delta\) engendre \(P\), place d'emblée dans le cas semi-simple : le formalisme de SGA 3 ne l'exige pas, et c'est ce qui lui permet de couvrir les groupes réductifs quelconques.
  16. Ce dernier crochet est en partie illisible et la lecture ne le reconstitue pas au-delà de sa forme générale. L'ordre choisi est remarquable en lui-même : dans la présentation usuelle l'intégralité des \(\langle\alpha^{\vee},\beta\rangle\) est un axiome ; ici elle est une conséquence, tirée de la forme quadratique canonique et de l'indivisibilité des racines.
  17. La définition publiée est celle de l'exposé XXI de SGA 3, rédigé par Demazure, où le quintuplet est noté \((M, M^{*}, R, R^{\vee})\) : \(M\) le groupe des caractères d'un tore maximal, \(M^{*}\) celui des cocaractères, \(R\) les racines et \(R^{\vee}\) les coracines. La bijection \(\varphi\) de ce feuillet est \(\alpha\mapsto\alpha^{\vee}\), et la normalisation \(\langle\alpha^{\vee},\alpha\rangle = 2\) y est l'un des deux axiomes. La différence tient à la condition d'engendrement, que ce feuillet impose et que SGA 3 lève : c'est elle qui sépare le cas semi-simple du cas réductif général, et c'est la levée qui a fait la portée de la notion. La date du dossier — 1964 — est celle de la rédaction de SGA 3, et ce feuillet est du même côté du tournant.