Cote n° 161-1 · batch 1 · pages 1–19 · Lecture modernisée · Catégories : notes manuscrites (s.d.) — lecture modernisée
Datation de l’inventaire : s.d. — le groupe « Dossiers rassemblés par Grothendieck sur différentes thématiques » (161-1 à 162-6) est daté [après 1961-vers 1977]
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre

Résumé

Une chemise étiquetée « Catégories » au crayon, dix-neuf pages sans date, et quatre chantiers ouverts sur la même table : ces notes sont l'atelier de Grothendieck au travail sur l'outillage général des catégories — non pas un texte suivi, mais l'endroit où l'on vérifie que les outils coupent.

Le premier chantier regarde ce que deux catégories se disent à travers un couple de foncteurs adjoints — un aller et un retour, comme deux dictionnaires entre deux langues. Traduire puis retraduire ne rend presque jamais la phrase de départ ; mais les phrases qui reviennent inchangées forment, de chaque côté, un noyau où les deux langues se répondent exactement. Les pages 3 à 5 isolent ces deux noyaux, montrent que l'aller-retour y devient une correspondance parfaite, et démontent entièrement le cas où traduire deux fois ne perd plus rien après le premier passage — ce qu'on appelle aujourd'hui une adjonction idempotente : elle équivaut à la donnée de deux sous-catégories privilégiées et d'une équivalence entre elles. Les pages 6 et 7 poursuivent avec une question de reconnaissance : peut-on retrouver la sous-catégorie privilégiée comme l'ensemble des objets « aveugles » aux flèches que la traduction écrase ? « Or c'est vrai sauf erreur… », conclut la page — et c'est vrai.

Le deuxième chantier (pages 9 à 12) attaque une gêne familière : multiplier un paquet fini d'objets sans choisir l'ordre des facteurs. Pour des nombres la question est vide ; pour des objets, chaque échange de deux facteurs laisse une trace, et la construction centrale — la catégorie \(\Phi(A)\) des familles finies, qu'on appelle aujourd'hui la catégorie monoïdale symétrique libre — est précisément la machine qui rend ces traces comptables. Grothendieck y ajoute des « contractions » (apparier deux facteurs et les annihiler, comme un indice haut contre un indice bas en calcul tensoriel), puis mesure l'obstruction exacte à un produit vraiment sans ordre : un signe \(\varepsilon(L)\) attaché à chaque objet inversible, qui vaut \(\pm 1\) et disparaît exactement dans ce qu'il nomme les catégories de Picard.

Le troisième chantier (page 13, page 2 d'une note dont la première manque) prend les théories elles-mêmes pour objets : une théorie n'est pas une liste d'axiomes mais une catégorie, ses modèles sont des foncteurs, et les « constructions » qu'on peut faire dans toute théorie forment à leur tour une catégorie. La page est barré d'un grand trait oblique — le geste de qui a reporté la note ailleurs.

Le dernier chantier (pages 15, 17, 19) est le plus proche des topos : si l'on connaît un foncteur sur une petite partie « dense » d'une catégorie — dense comme les rationnels dans les réels : tout objet est limite d'objets de la partie — que faut-il pour le prolonger à tout en respectant les limites ? La page 15 réfute d'abord une fausse piste par un contre-exemple de deux lignes, puis retourne la question et touche un théorème de reconnaissance : si le prolongement est exact, la grande catégorie est un topos. C'est, à une page près, le critère de Giraud.

Rien n'est daté ; le ton est celui d'un carnet de questions — « demander Schanuel », « Est-il vrai que… ? », « Réciproque ? » — où chaque réponse ouvre la suivante. Les noms modernes sous lesquels chercher : adjonctions idempotentes et sous-catégories réflexives, localisation et objets locaux, catégorie monoïdale symétrique libre, catégories de Picard, théories de Lawvere, extensions de Kan et théorème de Giraud.

Keywords — idempotent adjunction, reflective subcategory, free symmetric monoidal category, Picard category, Lawvere theory, left Kan extension

3–3

La partie fixe d'une adjonction (pages 3 à 5)

Soit un couple de foncteurs adjoints \[ E \underset{v}{\overset{u}{\rightleftarrows}} F, \qquad \eta : \mathrm{id}_E \to vu, \quad \varepsilon : uv \to \mathrm{id}_F, \] \(u\) adjoint à gauche de \(v\).1

3–3

Restriction aux sous-catégories pleines

Pour une sous-catégorie pleine \(E' \subset E\) et \(X, Y \in E'\), l'application composée \[ \mathrm{Hom}_E(X, Y) \longrightarrow \mathrm{Hom}_F(uX, uY) \simeq \mathrm{Hom}_E(X, vuY) \] n'est autre que \(\mathrm{Hom}(X, \eta_Y)\). Il en résulte aussitôt : si \(\eta_Y\) est un isomorphisme (resp. un monomorphisme) pour tout \(Y \in E'\), alors \(u|E'\) est pleinement fidèle (resp. fidèle). En notant \(\overline{E}'\) la clôture de \(E'\) par isomorphie, on a l'équivalence \[ \text{(1)} \quad u|E' \text{ pl. fidèle et } vu(E') \subset \overline{E}' \iff \forall\, Y \in E',\ \eta_Y : Y \xrightarrow{\ \sim\ } vu(Y), \] et, dualement, pour \(F' \subset F\) pleine : \[ \text{(2)} \quad v|F' \text{ pl. fidèle et } uv(F') \subset \overline{F}' \iff \forall\, P \in F',\ \varepsilon_P : uv(P) \xrightarrow{\ \sim\ } P. \] Le manuscrit se demande en marge si la seconde condition de (1) est vraiment nécessaire — « donner un exemple montrant que cette condition n'est pas surabondante, avec \(E'\) réduit à un élément ». Elle l'est : la pleine fidélité de \(u|E'\) ne force pas \(vu\) à ramener \(E'\) dans \(\overline{E}'\).

Les sous-catégories strictement pleines \(E'\) vérifiant (1) et \(F'\) vérifiant (2) se correspondent bijectivement par image essentielle, \(\alpha(E') = \overline{u(E')}\) et \(\beta(F') = \overline{v(F')}\), et pour un couple \((E', F')\) se correspondant, les foncteurs induits \(u' : E' \to F'\) et \(v' : F' \to E'\) sont des équivalences quasi-inverses.

4–4

Les points fixes

Posons \[ E_0 = \{\, Y \in E \mid \eta_Y \text{ iso} \,\}, \qquad F_0 = \{\, P \in F \mid \varepsilon_P \text{ iso} \,\}, \] sous-catégories strictement pleines : la plus grande \(E'\) vérifiant (1), la plus grande \(F'\) vérifiant (2). Alors \[ F_0 = \overline{u(E_0)}, \qquad E_0 = \overline{v(F_0)}, \] et \(u\), \(v\) induisent des équivalences quasi-inverses \(E_0 \simeq F_0\).2

5–6

Adjonctions idempotentes

La page 5 dresse la liste des conditions équivalentes suivantes — on dit aujourd'hui que l'adjonction est idempotente lorsqu'elles sont remplies :

  1. \(\mathrm{Im}\, v \subset E_0\), et de même \(\mathrm{Im}\, u \subset F_0\) ;
  2. \(\eta v : v \xrightarrow{\ \sim\ } vuv\), et de même \(\varepsilon u : uvu \xrightarrow{\ \sim\ } u\) ;3
  3. \(\mathrm{Im}\, v \subset E_0\) et l'inclusion \(E_0 \subset E\) admet un adjoint à gauche ; de même \(\mathrm{Im}\, u \subset F_0\) et l'inclusion \(F_0 \subset F\) admet un adjoint à droite ;
  4. \(u\) se factorise en \(E \xrightarrow{u_1} F_1 \xrightarrow{\beta} F\) avec \(\beta\) pleinement fidèle et \(u_1\) une localisation, et \(v\) se factorise dualement.4

Sous ces conditions, l'inclusion \(F_0 \subset F\) admet pour adjoint à droite \(u_0 \circ v'\) (\(v' : F \to E_0\) la corestriction de \(v\)), et l'inclusion \(E_0 \subset E\) admet pour adjoint à gauche \(v_0 \circ u'\) (\(u' : E \to F_0\) la corestriction de \(u\)) : \(E_0\) est réflexive dans \(E\), \(F_0\) coréflexive dans \(F\). Les deux petits calculs de Hom du manuscrit sont exactement les preuves modernes. Et la structure complète se reconstruit : la donnée d'une adjonction idempotente \((u, v)\) entre \(E\) et \(F\) équivaut à la donnée

en posant \(u = \beta u_0 \alpha'\) et \(v = \alpha v_0 \beta'\).

Deux exemples dégénérés ouvrent la page 6 : si \(E\) est ponctuelle, \(v\) est l'unique foncteur \(F \to E\), son adjoint à gauche existe si et seulement si \(F\) a un objet initial, et cet adjoint (qui pointe l'objet initial) est pleinement fidèle ; dualement avec un objet final.

6–7

Localisations et objets locaux (pages 6 et 7)

Soit \(\alpha : E_1 \to E\) pleinement fidèle admettant un adjoint à gauche \(\alpha'\) — une sous-catégorie réflexive, autrement dit — de sorte que \(\alpha'\) est une localisation : \(E_1 \simeq E[\Sigma^{-1}]\), où \(\Sigma\) est la classe des flèches que \(\alpha'\) inverse. Grothendieck pose alors une question de descente d'adjoints : si \(\beta : E_1 \to F\) est pleinement fidèle et si \(u = \beta\alpha'\) admet un adjoint à droite, \(\beta\) en admet-il un ?

Il la réduit, en supposant \(\mathrm{Ob}\,F = \mathrm{Ob}\,E_1 \cup \{a\}\), à une question de représentabilité pure : un foncteur \(\psi : E_1^{\circ} \to \mathrm{Ens}\) tel que \(\psi \circ \alpha'\) soit représentable est-il représentable ? Comme les foncteurs sur \(E_1^{\circ}\) s'identifient aux foncteurs sur \(E^{\circ}\) qui inversent \(\Sigma\), cela devient une question de reconnaissance : si \(\xi \in E\) est tel que \(\mathrm{Hom}_E(-, \xi)\) transforme les flèches de \(\Sigma\) en bijections — un objet \(\Sigma\)-local, dirait-on aujourd'hui — existe-t-il \(\xi_1 \in E_1\) avec \[ \mathrm{Hom}_E(X, \xi) \simeq \mathrm{Hom}_{E_1}(\alpha' X, \xi_1) \quad (\simeq \mathrm{Hom}_E(X, \alpha\,\xi_1)) \] fonctoriellement en \(X\) — autrement dit, \(\xi\) est-il dans l'image essentielle de \(\alpha\) ? La page vérifie que \[ (f : X \to Y) \in \Sigma \iff \mathrm{Hom}_E(Y, \alpha Z_1) \simeq \mathrm{Hom}_E(X, \alpha Z_1) \ \text{ pour tout } Z_1 \in E_1, \] et conclut : « Or c'est vrai sauf erreur… ». C'est vrai, en effet, et c'est aujourd'hui un lemme fondamental de la théorie des localisations réflexives : l'image essentielle d'une sous-catégorie réflexive est exactement la sous-catégorie des objets locaux pour les flèches inversées par le réflecteur.5

9–9

Le produit tensoriel sans parenthèses (pages 9 et 10)

Le manuscrit écrit « \(\otimes\)-catégorie AUC » — associative, unitaire, commutative — pour ce qu'on appelle aujourd'hui une catégorie monoïdale symétrique.6

9–9

La catégorie des familles finies

Pour une catégorie \(A\), soit \(\Phi(A)\) la catégorie des familles finies d'objets de \(A\) : un objet est un couple \((I, (L_i)_{i \in I})\), \(I\) ensemble fini ; un morphisme \((I, (L_i)) \to (J, (M_j))\) est un couple d'une bijection \(\tau : I \xrightarrow{\sim} J\) et d'isomorphismes \(\varphi_i : L_i \xrightarrow{\sim} M_{\tau(i)}\).7 La réunion disjointe des familles, \[ (I, (L_i)) \otimes (J, (M_j)) = (I \sqcup J,\ (L_i;\ M_j)), \] fait de \(\Phi(A)\) une catégorie monoïdale symétrique : associativité par celle de \(\sqcup\), unité la famille vide, symétrie par l'échange des deux cofacteurs — et tout cela sans utiliser la moindre structure sur \(A\), comme le note le manuscrit. Le cardinal découpe \(\Phi(A)\) en tranches, \[ \Phi(A) = \coprod_{n \geq 0} \Phi_n(A), \qquad \Phi_0(A) = \{e\}, \quad \Phi_1(A) \simeq A. \]

Propriété universelle (la Proposition de la page 9) : pour toute catégorie monoïdale symétrique \(C\), la restriction à \(\Phi_1(A) \simeq A\) \[ \underline{\mathrm{Hom}}^{\otimes}(\Phi(A), C) \longrightarrow \underline{\mathrm{Hom}}(A, C) \] est une équivalence de catégories — \(\Phi(A)\) est libre. La démonstration est laissée en quatre points de suspension (« Dém. …. »).

9–10

Produits non parenthésés

Le corollaire est le vrai but : pour toute catégorie monoïdale symétrique \(C\), il existe, à isomorphisme unique près, un unique foncteur monoïdal symétrique \[ \pi : \Phi(C) \longrightarrow C \] qui vaut l'identité sur \(\Phi_1(C)\). Pour une famille finie \((I, (L_i))\), l'objet \(\pi((L_i))\) est le produit tensoriel de la famille — défini sans choisir d'ordre ni de parenthésage. Réciproquement, la donnée d'un tel \(\pi\), identité sur \(\Phi_1(C)\) et rendant commutatif

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\begin{tikzcd}[column sep=small, row sep=small]
\Phi_2(C) \arrow[r, "\pi\vert\Phi_2"] & C \\
C \times C \arrow[u] \arrow[ur, "\otimes"'] &
\end{tikzcd}

équivaut à la donnée d'une structure monoïdale symétrique sur \(C\) prolongeant \(\otimes\) : c'est la présentation non biaisée des catégories monoïdales, et l'équivalence des deux présentations est précisément un théorème de cohérence.8

Contractions, inverses et le signe (pages 11 et 12)

11–11

Familles à couples contractés

La page 11 enrichit \(\Phi(C)\) : soit \(\Phi^{c}(C)\) la catégorie des couples \((\xi, \gamma)\)\(\xi = (I, (L_i))\) est une famille finie et où \(\gamma\) consiste en un ensemble \(\gamma'\) (éventuellement vide) de paires disjointes \(J = \{j', j''\} \subset I\), munies chacune d'un accouplement parfait \[ L_{j'} \otimes L_{j''} \longrightarrow \mathbf{1}_C \] — une dualité. Deux foncteurs d'oubli \(\mathrm{inc}, \mathrm{res} : \Phi^{c}(C) \to \Phi(C)\) gardent respectivement toute la famille et la seule partie non contractée, et il existe un morphisme canonique de foncteurs monoïdaux symétriques \[ c\ :\ \pi \circ \mathrm{inc} \longrightarrow \pi \circ \mathrm{res}, \] la contraction : évaluer chaque paire appariée contre son accouplement, comme on contracte un indice haut contre un indice bas en calcul tensoriel. C'est, en substance, le calcul graphique des catégories monoïdales à duaux — évaluations et « ficelles » comprises, la page 12 en dessine.

12–12

Objets inversibles et le signe \(\varepsilon(L)\)

Pour deux objets \(L_a\), \(L_b\), les deux produits \(L_a \otimes L_b\) et \(L_b \otimes L_a\) se correspondent par la symétrie ; mais si \(L_a = L_b = L\), la symétrie devient un automorphisme de \(L \otimes L\), d'ordre 2, et il n'y a pas d'isomorphisme canonique entre \(L \otimes L\) et le produit non ordonné \(\pi(L, L)\) de la famille à deux éléments : en choisir un, c'est choisir un ordre total sur l'ensemble d'indices.9

Si \(L\) est inversible, l'obstruction se mesure : la symétrie de \(L \otimes L\) s'identifie à un élément \[ \varepsilon(L) \in \mathrm{Aut}(\mathbf{1}_C), \qquad \varepsilon(L)^2 = 1, \] et le passage d'une identification \(\pi(L,\dots,L) \simeq L^{\otimes n}\) à une autre, via une permutation \(\sigma\), se fait par \(\varepsilon(L)^{\mathrm{sign}(\sigma)}\). L'ambiguïté disparaît exactement quand tous les \(\varepsilon(L)\) valent \(1\) : les catégories de Picard du manuscrit — tout objet inversible, tous les signes triviaux.10

Enfin, l'inverse d'un objet inversible \(L\) : un \(L'\) muni d'un isomorphisme \(L \otimes L' \simeq \mathbf{1}\) — d'où, par la symétrie, un isomorphisme \(L' \otimes L \simeq \mathbf{1}\) ; la relation est symétrique et le couple \((L, L')\) peut se donner sans ordre, par un isomorphisme \(\pi(L, L') \simeq \mathbf{1}\) sur le produit non ordonné. La page 12 compare alors deux trivialisations de \(L' \otimes L\) : celle obtenue de \(\varphi_{L,L'} : L \otimes L' \simeq \mathbf{1}\) en composant avec la symétrie, \(\varphi_{L',L} = \varphi_{L,L'} \circ s_{L',L}\), et celle, \(\psi_{L',L}\), définie par l'identité triangulaire \[ \varphi_{L,L'} \otimes \mathrm{id}_L = \mathrm{id}_L \otimes \psi_{L',L} \ :\ L \otimes L' \otimes L \longrightarrow L. \] « Relations entre \(\varphi_{L',L}\) et \(\psi_{L',L}\) ? » demande la page, qui s'interrompt sur le carré de naturalité de la symétrie et trois colonnes de ficelles. La réponse — qu'il a visiblement en main — est que les deux diffèrent précisément du facteur \(\varepsilon(L)\) : c'est la version « inverses » du signe du paragraphe précédent.

13–13

Théories et leurs constructions (page 13)

Une page isolée — la page 2 d'une note dont la première page n'est pas dans la chemise, barré d'un grand trait oblique — travaille sur des théories au sens catégorique : une théorie \(T\) est une catégorie à limites finies (resp. à limites quelconques), un modèle de \(T\) dans une catégorie \(C\) à limites finies est un foncteur \(T \to C\) exact à gauche, et \(T(C)\) désigne la catégorie des modèles.11 Les théories forment une 2-catégorie \(\mathcal{T}\) (resp. \(\mathcal{T}_0\)), et, un ensemble \(I\) étant fixé, les \(I\)-morphismes de théories en forment une autre, \(\mathcal{T}^{(I)}\), avec un carré évident de 2-foncteurs les comparant.

La notion mise en avant est celle de construction pour une théorie \(T\) : un morphisme de théories \[ T \longrightarrow \dot{\imath}, \]\(\dot{\imath}\) est la théorie de l'« ensemble de base sans structure », celle dont les modèles dans \(C\) redonnent \(C\) : \(\dot{\imath}_C = C\). Les constructions forment une catégorie \[ \Gamma^{T} = \underline{\mathrm{Hom}}(T, \dot{\imath}), \] qui a des limites finies (resp. des limites), munie d'une évaluation \(\Gamma^{T} \times T \to \dot{\imath}\) : pour tout modèle \(\xi \in T(C)\), le foncteur \(w \mapsto w(\xi)\), de \(\Gamma^{T}\) vers \(C\), commute aux limites en question. En langage d'aujourd'hui : \(\Gamma^{T}\) est la catégorie des opérations naturelles sur les modèles de \(T\) — ce que toute structure de type \(T\) sait fabriquer, uniformément en la structure — et l'évaluation est le premier pas vers l'adjonction structure–sémantique.12

Prolongements : préfaisceaux, densité, topos (pages 15, 17, 19)

15–15

Une fausse piste réfutée (page 15)

Première question : \(C\) petite à limites finies, \(\varphi : C \to \mathrm{Ens}\) exact à droite ; le prolongement \(\overline{\varphi}(\psi) = \mathrm{Hom}(\psi, \varphi)\) aux préfaisceaux est-il encore exact à droite — transforme-t-il les limites projectives finies de préfaisceaux en limites inductives d'ensembles ? Il faudrait pour cela, note la page, que \(\varphi\) soit un objet injectif : que tout morphisme \(\psi \to \varphi\) s'étende le long de tout monomorphisme \(\psi \to \psi'\). En prenant \(\psi = \varphi\) et \(\psi' = \varphi \sqcup \rho\), cela forcerait \(\mathrm{Hom}(\rho, \varphi) \neq \emptyset\) pour tout \(\rho\). « Mais c'est toujours faux » : prendre pour \(\rho\) un foncteur constant de valeur non vide et un \(\varphi\) à valeur vide quelque part — \(\mathrm{Hom}(x, \emptyset) = \emptyset\). Deux lignes, et la question est close.

15–15

Le prolongement de Kan et la reconnaissance des topos

Seconde question, celle qui porte : \(C\) petite à limites finies, \(E\) à limites finies et petites colimites, \(\varphi : C \to E\) exact à gauche, et \(\overline{\varphi} : \widehat{C} \to E\) le prolongement commutant aux petites colimites — l'extension de Kan à gauche de \(\varphi\) le long du plongement de Yoneda. Sous quelles conditions sur \(E\) le prolongement \(\overline{\varphi}\) est-il encore exact à gauche ? « On sait que c'est OK si \(E\) est un topos.13 Réciproque ? »

Et la réciproque est aussitôt esquissée : supposons \(\varphi\) strictement générateur — l'image de \(C\) engendre \(E\) par colimites, de façon dense. Alors le foncteur \(E \to \widehat{C}\), \(X \mapsto \mathrm{Hom}(\varphi(-), X)\), est pleinement fidèle et \(\overline{\varphi}\) en est l'adjoint à gauche : \(E\) est une localisation réflexive de \(\widehat{C}\). Donc si \(\overline{\varphi}\) est exact à gauche, \(E\) est une localisation exacte à gauche d'une catégorie de préfaisceaux — « \(E\) est un topos ». C'est, énoncé sur une demi-page, le théorème de reconnaissance de Giraud.14

17–19

Densité : le calcul complet (pages 17 et 19)

Les deux derniers pages font le calcul général qui sous-tend tout cela. Soient \(C \subset E\) une sous-catégorie pleine strictement génératrice — dense, dit-on aujourd'hui : tout \(X \in E\) est colimite canonique \(X = \varinjlim_{Y \in C/X} Y\) — et \(F\) une catégorie à petites colimites. L'extension de Kan et la restriction \[ \underline{\mathrm{Hom}}(C, F) \underset{\beta}{\overset{\alpha}{\rightleftarrows}} \underline{\mathrm{Hom}}(E, F), \qquad \alpha(\varphi)(X) = \varinjlim_{Y \in C/X} \varphi(Y), \quad \beta(\psi) = \psi|C, \] forment une adjonction, \(\mathrm{Hom}(\alpha\varphi, \psi) \simeq \mathrm{Hom}(\varphi, \beta\psi)\), avec \(\beta\alpha \simeq \mathrm{id}\) : \(\alpha = i_!\) est pleinement fidèle, comme \(i\).15

Quand \(\psi\) commute aux petites colimites, on a \(\alpha\beta(\psi) \simeq \psi\) puisque \(X = \varinjlim_{C/X} Y\). Notant \(\underline{\mathrm{Hom}}'(E, F)\) les foncteurs commutant aux petites colimites, et \(\underline{\mathrm{Hom}}'(C, F)\) les \(\varphi\) vérifiant la condition de compatibilité

(*) pour tout système inductif \((Y_i)\) de \(C\) dont la colimite dans \(E\) appartient encore à \(C\), \(\varphi\) envoie cette colimite sur \(\varinjlim \varphi(Y_i)\),

la restriction induit un foncteur pleinement fidèle \[ \beta' : \underline{\mathrm{Hom}}'(E, F) \longrightarrow \underline{\mathrm{Hom}}'(C, F), \] et la question est de savoir si c'est une équivalence — c'est-à-dire si \(\alpha\) envoie \(\underline{\mathrm{Hom}}'(C, F)\) dans \(\underline{\mathrm{Hom}}'(E, F)\). Par un système inductif double, tout se ramène au

Lemme. Si \(\varphi\) vérifie (*), alors pour tout système inductif \((Y_i)\) dans \(C\) ayant une colimite \(Y\) dans \(E\), le morphisme canonique \(\varinjlim \varphi(Y_i) \to \alpha\varphi(Y)\) est un isomorphisme.16

Cela revient à comparer les colimites de \(\varphi\) sur les deux systèmes \((Y_i)\) et \(C/Y \to C\), donc à la cofinalité du foncteur \(I \to C/Y\). « Cela est-il cofinal ? C'est vrai en tout cas si pour tout diagramme fini dans \(C\), la colimite dans \(E\) existe et est dans \(C\). » Un point d'interrogation en marge ferme le dossier — la question de cofinalité, en général, reste ouverte sur ces pages.

Notes

  1. Le manuscrit note \(i\) l'unité et \(j\) la coünité ; nous écrivons \(\eta\) et \(\varepsilon\), et gardons ses lettres \(u\), \(v\).
  2. C'est l'énoncé aujourd'hui standard sur la partie fixe d'une adjonction : toute adjonction se restreint en une équivalence entre les objets où l'unité, resp. la coünité, est inversible.
  3. Fait aujourd'hui classique : chacune des quatre conditions (\(\eta v\), \(v\varepsilon\), \(\varepsilon u\), \(u\eta\) inversible) implique les trois autres, de sorte que les paires du manuscrit sont redondantes — mais l'énoncer par paires symétriques est plus parlant.
  4. « Passage à catégorie des fractions » dans le manuscrit — c'est la localisation \(E \to E[\Sigma^{-1}]\). La seconde ligne de cette condition est barrée sur la page, avec en marge « à revoir pour simplifier » ; nous la retenons parce qu'elle est correcte et que la page suivante s'en sert.
  5. La réponse à la question de départ est alors positive elle aussi. Le manuscrit note ce lieu des objets locaux \(\Phi(\Sigma)\) — notation sans rapport avec le \(\Phi(A)\) des pages suivants. Au passage, la page 7 écrit deux fois \(\mathrm{Hom}_{E_1}(Y, \alpha Z_1)\) là où seul \(\mathrm{Hom}_E\) a un sens ; lapsus de plume, corrigé ici.
  6. Le vocabulaire moderne et les théorèmes de cohérence datent de 1963–1965 (Mac Lane, Bénabou) ; les pages ne sont pas datés, et rien n'indique s'ils précèdent ou suivent ces publications.
  7. Le manuscrit ne prend que des isomorphismes \(\varphi_i\) : son \(\Phi(A)\) est donc le groupoïde monoïdal symétrique libre sur le groupoïde des isomorphismes de \(A\). La variante aujourd'hui usuelle admet des \(\varphi_i\) quelconques et donne la catégorie monoïdale symétrique libre sur \(A\) ; tout ce qui suit vaut pour les deux, en lisant les Hom du bon côté.
  8. Le manuscrit dit « il y a une vérification » ; c'est la cohérence de Mac Lane sous sa forme non biaisée. Noter aussi le NB de la page 10 : \(\Phi\) est une monade — \(\pi\) appliqué dans \(\Phi(C)\) lui-même aplatit une famille de familles en la famille réunion disjointe.
  9. Pour \(n\) facteurs égaux il y a a priori \(n!\) identifications de \(\pi((L_i))\) avec \(L^{\otimes n}\) ; la page écrit « \(L^{\otimes 2}\) » où l'on attend l'exposant \(n\).
  10. Ce signe est devenu un invariant central : c'est lui qui distingue les catégories de Picard strictes et qui gouverne, par exemple, la règle de Koszul des complexes gradués, où \(\varepsilon(L) = -1\) pour un inversible en degré impair.
  11. C'est le point de vue des théories de Lawvere (1963) et de leurs généralisations à limites finies — théories essentiellement algébriques, esquisses de Ehresmann. La page manipule ces objets comme allant de soi, en des termes qui lui sont propres.
  12. Le membre de droite du premier diagramme de la page, rogné par la marge, n'a pas pu être lu en entier ; la transcription porte le détail.
  13. C'est le théorème aujourd'hui attaché au nom de Diaconescu : sur un topos, l'extension de Kan d'un foncteur plat — en particulier exact à gauche sur un \(C\) à limites finies — est exacte à gauche. La phrase de la page (« on sait que ») indique un fait déjà acquis dans son entourage ; les pages ne sont pas datés.
  14. Aux hypothèses de taille près, que la page ne discute pas : il faut \(C\) petite et \(E\) à colimites petites, ce qui est supposé ici. Une ligne intermédiaire, « il suffit que \(E\) soit un topos », est barrée sur la page — c'est bien la réciproque qu'il visait.
  15. L'unité \(\beta\alpha \simeq \mathrm{id}\) utilise seulement que \(C\) est pleine dans \(E\) ; la densité stricte sert plus bas, pour \(\alpha\beta(\psi)(X) = \varinjlim_{C/X} \psi(Y) \simeq \psi(X)\).
  16. La page écrit \(\beta\varphi(Y)\) — lapsus pour \(\alpha\varphi(Y)\), seul défini quand \(Y\) n'est pas dans \(C\) ; la transcription le signale. C'est le lemme de comparaison des colimites le long d'un foncteur dense, au cœur de ce qu'on appelle aujourd'hui le théorème de densité.