Cote n° 16 · pages 1–55 · Lecture modernisée · Formalisme algébrique des correspondances et algèbres de Poincaré-Hodge (cf conjectures standard) : notes manuscrites (s.d.), tapuscrit annoté (s.d.), lettres (1966-1967) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : 1966-1967
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre

Résumé

Ces feuillets posent une seule question, et la posent trois fois : on sait monter, sait-on redescendre ?

Voici l'image. La cohomologie d'une variété projective lisse de dimension \(n\) se range par étages, numérotés de \(0\) à \(2n\). La géométrie fournit un ascenseur qui monte de deux étages : couper par une section hyperplane, c'est-à-dire multiplier par la classe \(\xi\) de cet hyperplan. On note \(L\) cette opération. Un théorème célèbre — le théorème de Lefschetz difficile — dit que cet ascenseur, pris \(n-i\) fois de suite, réalise une bijection parfaite entre l'étage \(i\) et l'étage \(2n-i\), symétrique du premier par rapport au milieu. L'édifice est donc apparié étage par étage, et l'appariement est donné par la géométrie.

Sait-on redescendre ? Il existe bien une application inverse, puisque la montée est bijective ; la question est de savoir si elle est, elle aussi, donnée par la géométrie — autrement dit si elle est induite par une correspondance algébrique, une sous-variété du produit \(X \times X\). Rien ne l'assure : l'inverse d'une bijection construite géométriquement n'a aucune raison d'être géométrique à son tour. C'est là toute la difficulté, et c'est l'une des conjectures standard sur les cycles algébriques, aujourd'hui encore ouverte.

Le dossier attaque cette question par le bas. La première moitié (pages 2 à 17) oublie complètement la géométrie et ne garde qu'un anneau gradué \(\mathcal{E}\) d'opérateurs et un élément \(L\) de degré \(2\). Elle demande : que faut-il exactement supposer pour que l'inverse \(\Lambda\), et les projections sur les étages, appartiennent déjà à \(\mathcal{E}\) ? La réponse est un théorème, et une surprise : il ne suffit pas de se donner \(L\). Un exemple en dimension \(1\) le montre — l'anneau engendré par \(L\) y est si petit qu'il ne sait rien des étages. Il faut donner les étages avec l'ascenseur. Une seconde surprise vient trente pages plus loin : une algèbre de dimension six où \(L^{n}\) est non nul, et où pourtant l'appariement échoue au milieu. La condition qui saute aux yeux n'est donc pas la bonne.

Entre les deux, quelques pages isolent la structure minimale qui porte tout cela : une algèbre graduée finie, munie d'une dualité parfaite entre les étages \(i\) et \(2n-i\) — ce qu'il appelle une algèbre de Hodge. C'est l'ossature d'un anneau de cohomologie, dégagée de toute variété.

La seconde moitié redescend vers la géométrie, et le fait par la voie la plus économique : une section hyperplane \(Y \subset X\). Tout ce qui se passe sur \(X\) se laisse comparer à ce qui se passe sur \(Y\), et les pages 32 à 39 établissent le formulaire complet de ces comparaisons. Il en sort une réduction : la conjecture pour \(X\) équivaut à la conjecture pour \(Y\), plus un énoncé portant sur une seule dimension, la dimension médiane. En descendant le long d'une suite de sections hyperplanes emboîtées, tout se ramène ainsi à ce qui arrive au milieu. Deux lettres à un correspondant qui rédigeait les notes d'un exposé rassemblent ensuite l'état de la question, avec un argument d'algèbre linéaire d'une simplicité désarmante : si un isomorphisme est géométrique et si les polynômes caractéristiques des endomorphismes géométriques sont rationnels, alors l'inverse est géométrique — par Cayley–Hamilton.

Deux phrases de ces lettres valent d'être lues pour elles-mêmes. L'une s'étonne qu'un résultat de Hodge de 1938 soit « tombé dans l'oubli pendant près de trente ans », et que personne n'y ait pris garde. L'autre, après avoir énoncé le « yoga complet » — il existerait une catégorie de motifs, et elle serait semi-simple — ajoute qu'il serait bon, « sans parler de motifs, et en restant les pieds sur terre », de dire la même chose en termes d'anneaux de correspondances. Le dossier entier tient dans cet écart : la vision qui organise, et la vérification élémentaire qui, seule, se démontre.

Keywords — hard Lefschetz theorem, primitive decomposition, Lefschetz operator, sl2-representation, graded Artinian Gorenstein algebra, Poincaré duality algebra, strong Lefschetz property, standard conjectures on algebraic cycles, Lefschetz standard conjecture, Künneth projectors, algebraic correspondences, numerical equivalence, homological equivalence, Hodge index conjecture, hyperplane section, weak Lefschetz theorem, pure motives, semisimplicity, Cayley-Hamilton, Néron-Severi group, Picard scheme, Tate module

2–2

Le fil du dossier, et les conventions

Les stations.

  1. Pages 2 à 17, « Sur certains anneaux gradués » : de l'algèbre pure. Un anneau gradué \(\mathcal{E}\), un élément \(L\) de degré \(2\) ; à quelles conditions la graduation, l'opérateur \(\Lambda\) et les projecteurs de la décomposition primitive sont-ils déterminés par ces données et internes à \(\mathcal{E}\) ? Théorème du n° 6, anneau universel \(\Phi_{0}\) du n° 7, et la réponse négative à la question « \(L\) suffit-il ? ».
  2. Pages 18 à 21 : deux feuillets d'un autre texte, une page d'essais pour écrire \(\Lambda\) comme polynôme en \(L\), et une algèbre de dimension \(6\) qui sépare la condition \(L^{n} \neq 0\) de la propriété de Lefschetz.
  3. Pages 24 à 28 : les « algèbres de Hodge d'ordre 2 », ossature axiomatique de l'anneau de cohomologie d'une surface.
  4. Pages 32 à 39 : le formulaire de \(L\) et \(\Lambda\) le long d'une section hyperplane lisse \(Y \subset X\), et le corollaire \((A(X \times X) \text{ et } C(Y)) \Rightarrow C(X)\).
  5. Pages 41 à 49 : la réduction \(C(X) \iff [\,C(Y)\) et \(A^{0}(X \times Y)\,]\), puis deux lettres à Coates.
  6. Pages 50 à 54 : le lemme qui fait entrer \(\Lambda\) et les projecteurs dans un anneau de correspondances algébriques.

Ce qui relie les stations, et qu'aucun feuillet ne dit. Trois liens courent d'un bout à l'autre du dossier sans être écrits nulle part.

Le premier est une identification de notation. Les \(p^{X}_{i}\) du formulaire (pages 32 à 39) sont les \(\pi_{i,0}\) du premier cahier : les projections sur les parties primitives. Les identités (4) et (5) du tapuscrit sont donc exactement les relations (6.7) et (6.15) du n° 6, lues cette fois dans la cohomologie d'une variété au lieu d'un anneau gradué abstrait.

Le deuxième est que le lemme des pages 50 à 54 est la moitié « existence » des n° 5 et 6, transportée dans l'anneau des correspondances algébriques. L'hypothèse de stabilité par composantes homogènes y joue le rôle que jouait, page 7, le sur-anneau \(\mathcal{F}\) dans lequel les projecteurs vivaient d'avance.

Le troisième est que l'algèbre de dimension \(6\) de la page 21 répond à la liste de conditions nécessaires que le n° 8 ouvre page 17 et n'achève pas : \(L^{n} \neq 0\) est nécessaire, et n'est pas suffisant.

Les conventions. Trois familles de projecteurs portent des lettres voisines et sont distinguées ici une fois pour toutes :

\(L\) désigne partout l'opérateur de Lefschetz, de degré \(2\), et \(\Lambda\) son pseudo-inverse de degré \(-2\) ; \(P^{i}\) les parties primitives ; \(\varphi \colon Y \to X\) l'inclusion d'une section hyperplane lisse, avec \(\varphi^{*}\) et \(\varphi_{*}\) ; \(\xi_{X}\), \(\xi_{Y}\) les classes de polarisation ; \(\chi\) l'indice de la théorie cohomologique choisie. Les \(\varphi\), \(\psi\), \(Q\), \(\chi\) des pages 24 à 28 sont des formes bilinéaires et n'ont aucun rapport avec l'inclusion \(\varphi\) ni avec l'indice \(\chi\) : la collision est sur les feuillets et on la signale à chaque emploi.

Les lettres des conjectures sont celles de janvier 1967 et non celles qui seront publiées ensuite. Dans ce dossier \(C(X)\) est la conjecture que les isomorphismes inverses du théorème de Lefschetz difficile sont induits par des correspondances algébriques ; \(D(X)\) que l'équivalence homologique coïncide avec l'équivalence numérique ; \(A(T)\) l'énoncé de type Lefschetz portant sur les cycles algébriques de \(T\), et \(A^{0}(T)\) sa restriction à la dimension critique. Chacune reçoit son sens là où elle paraît.1

Ce que le dossier annonce et n'établit pas. Le n° 8 (page 17) ouvre la liste des conditions nécessaires et s'arrête à la troisième. Une démonstration est explicitement remise à plus tard page 12. La « Question » de la page 13, qui demande une présentation synthétique des relations entre \(L\), \(\Lambda\) et les \(\pi_{i}\), reste sans réponse. L'esquisse de la page 28 sur la finitude d'une orbite s'interrompt. L'induction du lemme (page 52) comporte une étape que le feuillet ne justifie pas. Enfin la page 46 propose de reformuler les conjectures standard pour les variétés singulières, et le dossier s'arrête là.

2–7

Quand la graduation est-elle déterminée par l'anneau ? (pages 2 à 7)

Soit \(k\) un anneau commutatif, \(M\) un \(k\)-module gradué et \(\mathcal{E}\) un sous-anneau gradué de \(\operatorname{End}(M)\). On note \(\pi_{i}\) la projection de \(M\) sur \(M^{i}\) et l'on suppose \(\pi_{i} \in \mathcal{E}\) pour tout \(i\). La graduation de \(\mathcal{E}\) s'exprime alors intrinsèquement en fonction des seuls \(\pi_{i}\) : \[ \mathcal{E}^{(\nu)} = \sum_{i} \pi_{i+\nu}\, \mathcal{E}\, \pi_{i}, \qquad u \in \mathcal{E}^{(\nu)} \iff u\,\pi_{i} = \pi_{i+\nu}\,u \ \ \text{pour tout } i, \] et la composante homogène de degré \(\nu\) d'un endomorphisme \(u\) est \(\sum_{i} \pi_{i+\nu}\,u\,\pi_{i}\).

Le mouvement propre de ces pages est de renverser cette description. On part d'un anneau gradué \(\mathcal{E}\) abstrait et d'une famille \((\pi_{i})_{i \in \mathbb{Z}}\) d'éléments presque tous nuls, et l'on demande quand les formules ci-dessus définissent bien la graduation. Il suffit qu'ils forment une famille d'idempotents orthogonaux de somme \(1\) : \[ \pi_{i}^{2} = \pi_{i}, \qquad \pi_{i}\pi_{j} = 0 \ (i \neq j), \qquad \sum_{i} \pi_{i} = 1 . \] On obtient alors du même coup la bigraduation \(\mathcal{E} = \bigoplus_{i,j} \pi_{j}\,\mathcal{E}\,\pi_{i}\), dont la composante \((i,j)\) est \(u \mapsto \pi_{j}\,u\,\pi_{i}\).2

Unicité

On fixe désormais un entier \(n\) et l'on suppose \(\pi_{i} = 0\) pour \(i \notin [0, 2n]\). La question devient : une telle famille est-elle unique ?

La première observation est que \(\mathcal{E}^{(0)}\) est le commutant de la sous-algèbre engendrée par les \(\pi_{i}\), de sorte que les \(\pi_{i}\) appartiennent au centre \(\mathfrak{z}\mathcal{E}^{(0)}\), qui est un anneau commutatif : ce sont des idempotents orthogonaux de somme \(1\) de cet anneau. Or, dans un anneau commutatif, un idempotent est connu dès qu'on connaît son annulateur. Tout revient donc à déterminer les annulateurs, et c'est une récurrence descendante.

Supposons connus les \(\pi_{\alpha}\) pour \(\alpha \notin [i, 2n-i]\), et posons \[ \varphi_{i} = \sum_{\alpha \geqslant i} \pi_{\alpha}, \qquad \psi_{2n-i} = \sum_{\alpha \leqslant 2n-i} \pi_{\alpha}, \] qui sont donc connus. Un calcul immédiat — tous les termes d'une somme s'annulent sauf celui d'indice \(i\) — donne \[ \psi_{2n-i}\ \mathcal{E}^{(2n-2i)}\ \varphi_{i} = \pi_{2n-i}\,\mathcal{E}\,\pi_{i} =: \mathcal{E}^{2n-i}_{i}, \] de sorte que la composante bigraduée \(\mathcal{E}^{2n-i}_{i}\) est elle aussi connue. Les deux conditions qui referment la récurrence sont alors : \[ \bigl( u \in \mathfrak{z}\mathcal{E}^{(0)},\ \ \mathcal{E}^{2n-i}_{i}\,u = 0 \bigr) \implies \pi_{i}\,u = 0, \qquad \bigl( u \in \mathfrak{z}\mathcal{E}^{(0)},\ \ u\,\mathcal{E}^{2n-i}_{i} = 0 \bigr) \implies \pi_{2n-i}\,u = 0 . \] Elles disent exactement que l'annulateur de \(\pi_{i}\) dans \(\mathfrak{z}\mathcal{E}^{(0)}\) est l'idéal des \(u\) tués à gauche par \(\mathcal{E}^{2n-i}_{i}\), et de même à droite pour \(\pi_{2n-i}\) ; d'où l'unicité.3

Une condition suffisante, puis interne

Quand \(\mathcal{E}\) agit sur un module \(M\), il suffit pour cela que l'intersection des noyaux des \(u \colon M^{i} \to M^{2n-i}\), \(u\) parcourant \(\mathcal{E}^{2n-i}_{i}\), soit nulle, et que la somme de leurs images soit \(M^{2n-i}\) ; ou, plus simplement, qu'il existe dans \(\mathcal{E}^{(2n-2i)}\) un élément induisant un isomorphisme \(M^{i} \xrightarrow{\ \sim\ } M^{2n-i}\).

Cette dernière forme se transforme en une condition qui ne parle plus de \(M\) du tout, et c'est le pas décisif de ces pages : \[ (4.4)_{i} \qquad \exists\, v_{i} \in \mathcal{E}^{(2n-2i)},\ w_{i} \in \mathcal{E}^{-(2n-2i)} \quad\text{tels que}\quad (w_{i}v_{i} - 1)\,\pi_{i} = 0, \quad (v_{i}w_{i} - 1)\,\pi_{2n-i} = 0 . \] On vérifie sans aucune hypothèse de réalisation que \((4.4)_{i}\) entraîne les deux conditions d'unicité : si \(\mathcal{E}^{2n-i}_{i}\,u = 0\) alors \(v_{i}u = 0\), donc \(w_{i}v_{i}\pi_{i}u = 0\), c'est-à-dire \(\pi_{i}u = 0\) puisque \(w_{i}v_{i}\pi_{i} = \pi_{i}\).

Existence

Le n° 5, écrit après coup et inséré sur un feuillet « 5 bis », tire de la même condition l'existence. Supposons \(\mathcal{E}\) contenu dans un sur-anneau gradué \(\mathcal{F}\) dans lequel les \(\pi_{i}\) vivent déjà, et supposons \((4.4)_{i}\) satisfaite avec \(v_{i}, w_{i} \in \mathcal{E}\). Alors les \(\pi_{i}\) sont eux-mêmes dans \(\mathcal{E}\).

L'argument est d'une brièveté exemplaire. Par récurrence, \(\varphi_{i}\) et \(\psi_{2n-i}\) sont dans \(\mathcal{E}\) ; on pose \[ v'_{i} = \psi_{2n-i}\,v_{i}\,\varphi_{i} = \pi_{2n-i}\,v_{i}\,\pi_{i} \in \mathcal{E}, \qquad w'_{i} = \varphi_{i}\,w_{i}\,\psi_{2n-i} = \pi_{i}\,w_{i}\,\pi_{2n-i} \in \mathcal{E}, \] et l'on calcule, en faisant passer \(w_{i}\) à travers \(\pi_{2n-i}\) et en utilisant \(w_{i}v_{i}\pi_{i} = \pi_{i}\) : \[ w'_{i}v'_{i} = \pi_{i}\,w_{i}\,\pi_{2n-i}\,v_{i}\,\pi_{i} = \pi_{i}^{3} = \pi_{i}, \qquad v'_{i}w'_{i} = \pi_{2n-i} . \] Les deux projecteurs sont donc des produits d'éléments de \(\mathcal{E}\).

8–13

La condition de Lefschetz, la décomposition primitive, et \(\Lambda\) (pages 8 à 13)

Le n° 6 spécialise tout ce qui précède au seul cas qui intéresse la géométrie : celui où l'élément \(v_{i}\) est une puissance d'un même opérateur.

Soit donc \(L \in \mathcal{E}^{(2)}\), et considérons la condition de Lefschetz \[ (6.1)_{i} \qquad L^{n-i} \colon M^{i} \longrightarrow M^{2n-i} \quad\text{est un isomorphisme,} \] complétée par l'exigence que l'inverse appartienne à \(\mathcal{E}^{-(2n-2i)}\). Sous la forme interne, cela s'écrit \[ (6.3)_{i} \qquad \exists\, w_{i} \in \mathcal{E}^{-(2n-2i)} \ :\quad (w_{i}L^{n-i} - 1)\,\pi_{i} = 0, \quad (L^{n-i}w_{i} - 1)\,\pi_{2n-i} = 0, \] et c'est un cas particulier de \((4.4)_{i}\) : l'unicité et l'appartenance des \(\pi_{i}\) à \(\mathcal{E}\) sont donc acquises.

La condition entraîne la décomposition primitive de \(M\) : \[ M^{i} \simeq P^{i} \oplus L P^{i-2} \oplus L^{2}P^{i-4} \oplus \cdots \quad (i \leqslant n), \qquad M^{2n-i} \simeq L^{n-i}P^{i} \oplus L^{n-i+1}P^{i-2} \oplus \cdots, \] et l'on note \(\pi_{i,\alpha}\) la projection de \(M^{i}\) sur \(L^{\alpha}P^{i-2\alpha}\), \(\pi_{2n-i,\alpha}\) celle de \(M^{2n-i}\) sur \(L^{n-i+\alpha}P^{i-2\alpha}\).4

Le théorème du n° 6

Le feuillet 9 énonce un théorème sous forme d'une chaîne de conditions équivalentes. La liste est raturée et renumérotée trois fois, et seule sa charpente se lit ; ce qui est sûr, et ce que la démonstration des pages 10 à 12 établit effectivement, est l'équivalence des trois énoncés suivants.5

  1. Les conditions de Lefschetz \((6.1)_{i}\) et \((6.2)_{i}\) valent pour tout \(i\), et les \(\pi_{i}\) sont dans \(\mathcal{E}\).
  2. Il existe \(\Lambda \in \mathcal{E}^{(-2)}\) satisfaisant les deux relations \((6.7)\) ci-dessous.
  3. Tous les projecteurs \(\pi_{i,\alpha}\) de la décomposition primitive sont dans \(\mathcal{E}\).

Les deux relations qui déterminent \(\Lambda\) sont \[ (6.7) \qquad L\Lambda = 1 - \sum_{0 \leqslant i \leqslant n} \pi_{i,0}, \qquad \Lambda L = 1 - \sum_{n \leqslant i \leqslant 2n} \pi_{i,0} . \]

Il faut s'arrêter sur elles, car elles ne disent pas ce qu'on attend. Elles font de \(\Lambda\) un pseudo-inverse à deux côtés de \(L\) : \(\Lambda L\) vaut l'identité partout sauf sur les parties primitives situées au bas des chaînes, et \(L\Lambda\) vaut l'identité partout sauf sur les sommets. Ce n'est pas l'opérateur \(\Lambda\) de la théorie de Hodge, l'adjoint de \(L\) pour la métrique, lequel satisfait \([L,\Lambda] = H\) et agit sur \(L^{k}P^{i}\) par des scalaires entiers non triviaux — sur une classe primitive de degré \(i\) on a \(\Lambda L x = (n-i)\,x\) et non \(x\).6

La démonstration

Elle procède par une double récurrence, descendante sur \(i\) et, à \(i\) fixé, descendante sur \(\alpha\). Supposons connus les \(\pi_{j,\alpha}\) pour \(j \notin [i, 2n-i]\), et les \(\pi_{i,\alpha'}\), \(\pi_{2n-i,\alpha'}\) pour \(\alpha' > \alpha\). On pose \[ q_{i,\alpha} = \sum_{\alpha' \leqslant \alpha} \pi_{i,\alpha'} = 1 - \sum_{\alpha' > \alpha} \pi_{i,\alpha'} \ \in \mathcal{E} . \] L'opérateur \(L^{n-i+\alpha}q_{i,\alpha}\) tue alors tous les facteurs \(L^{\alpha'}P^{i-2\alpha'}\) avec \(\alpha' \neq \alpha\), et induit sur le facteur restant l'isomorphisme \(L^{n-i+2\alpha} \colon P^{i-2\alpha} \xrightarrow{\ \sim\ } L^{n-i+2\alpha}P^{i-2\alpha}\). En le composant avec l'inverse \(w_{i-2\alpha}\) et en remontant par \(L^{\alpha}\), on obtient la formule qui referme la récurrence : \[ \pi_{i,\alpha} = L^{\alpha}\,w_{i-2\alpha}\,L^{n-i+\alpha} \Bigl( 1 - \sum_{\alpha' > \alpha} \pi_{i,\alpha'} \Bigr) \ \in \mathcal{E}, \qquad \pi_{2n-i,\alpha} = L^{n-i}\,\pi_{i,\alpha}\,w_{i} . \]

Il reste \(\Lambda\). Comme \(\Lambda = \sum_{j,\alpha} \Lambda\,\pi_{j,\alpha}\), il suffit de traiter chaque facteur, et le calcul se fait en trois lignes : \[ \Lambda\,\pi_{i,0} = 0, \qquad \Lambda\,\pi_{i,\alpha} = w_{i-2\alpha}\,L^{n-i+\alpha}\,\pi_{i,\alpha} \ \ (\alpha \geqslant 1), \qquad \Lambda\,\pi_{2n-i,\alpha} = L^{n-i+\alpha-1}\,w_{i-2\alpha}\,L^{\alpha}\,\pi_{2n-i,\alpha} . \] La première ligne est la traduction de \((6.7)\) : \(\Lambda\) annule les primitifs du bas.7

Une Remarque reprend alors toute la caractérisation en \(L\) et \(\Lambda\) seuls, sans plus nommer les \(w_{i}\) : \[ (\Lambda^{n-i}L^{n-i} - 1)\,\pi_{i} = 0, \qquad (L^{n-i}\Lambda^{n-i} - 1)\,\pi_{2n-i} = 0, \] \[ \pi_{i,\alpha} = L^{\alpha}\,\Lambda^{n-i+2\alpha}\,L^{n-i+\alpha} \Bigl(1 - \sum_{\alpha' > \alpha}\pi_{i,\alpha'}\Bigr), \qquad \pi_{2n-i,\alpha} = L^{n-i}\,\pi_{i,\alpha}\,\Lambda^{n-i} . \]

13–17

L'anneau universel \(\Phi_{0}\), et ce que \(L\) seul ne détermine pas (pages 13 à 17)

Le n° 7 construit le modèle universel. On part d'un \(\mathbb{Z}\)-module libre de rang fini \(M_{0}\), d'une forme \(\xi_{0} \in \Lambda^{2}M_{0}\) et de sa duale \(\xi_{0}^{*}\), on prend pour module gradué l'algèbre extérieure \(M_{0}^{*} = \Lambda M_{0}\), et l'on y fait agir \[ L_{0}\,x = \xi_{0} \wedge x, \qquad \Lambda_{0}\,x = \xi_{0}^{*} \lrcorner\, x . \] On pose enfin \[ \Phi_{0} = \mathbb{Z}[L_{0}, \Lambda_{0}] \subset \operatorname{End}(\Lambda M_{0}) . \] Cet anneau gradué est engendré par les éléments \[ \varphi^{\beta,\alpha}_{i} = \begin{cases} L_{0}^{\beta-\alpha}\,\pi_{i,\alpha} = \pi_{j,\beta}\,L_{0}^{\beta-\alpha} & \text{si } \alpha \leqslant \beta, \\[2pt] \Lambda_{0}^{\alpha-\beta}\,\pi_{i,\alpha} = \pi_{j,\beta}\,\Lambda_{0}^{\alpha-\beta} & \text{si } \alpha \geqslant \beta, \end{cases} \qquad 0 \leqslant i \leqslant n, \quad 0 \leqslant \alpha, \beta \leqslant 2n-i, \] dont la table de multiplication ne dépend pas du choix de \((M_{0}, \xi_{0})\).8

Le feuillet ferme le paragraphe en identifiant les deux \(\Lambda_{0}\) qu'il a sous la main : celui que la formule affichée définit par la contraction, et celui que caractérisent les relations \((6.15)\). Ce sont deux opérateurs distincts dès que \(n \geqslant 2\). Le couple \((L_{0}, \Lambda_{0})\) formé de \(\xi_{0} \wedge -\) et de \(\xi^{*}_{0} \lrcorner\, -\) est le couple symplectique classique sur une algèbre extérieure : il engendre une représentation de \(\mathfrak{sl}_{2}\), dans laquelle \(\Lambda_{0}L_{0}\) agit sur une classe primitive de degré \(i\) par le scalaire \(n-i\), et non par \(1\). Sur l'unité, qui est primitive de degré \(0\), \[ \Lambda_{0}L_{0}(1) = \langle \xi^{*}_{0}, \xi_{0} \rangle = n, \] alors que \((6.15)\) exige \(1\). Aucun choix d'échelle ne répare l'écart, puisque le facteur \(n\) change avec le rang de \(M_{0}\) ; l'identification ne vaut donc que pour \(n = 1\).9

C'est donc \(\Lambda_{0}\) au sens de \((6.15)\) que \(\Phi_{0}\) contient dans tout ce qui suit — c'est ce dont la Proposition a besoin — et l'algèbre extérieure ne sert qu'à fournir un modèle où les \(\pi_{i,\alpha}\) existent. L'élément \(\varphi^{\beta,\alpha}_{i}\) envoie le facteur \(L^{\alpha}P^{i-2\alpha}\) sur le facteur \(L^{\beta}P^{i-2\alpha}\) et tue les autres : \(\Phi_{0}\) est donc l'anneau de toutes les façons de circuler dans les chaînes de la décomposition primitive.

La proposition, et son corollaire

La Proposition du feuillet 14 dit alors que, pour \(\mathcal{E}\) et \(L \in \mathcal{E}^{(2)}\) donnés, les conditions suivantes sont équivalentes :

  1. \(L\) satisfait les conditions du théorème du n° 6 ;
  2. il existe dans \(\mathcal{E}\) un \(\Lambda\) les satisfaisant ;
  3. il existe un homomorphisme d'anneaux gradués \(\varphi \colon \Phi_{0} \to \mathcal{E}\) envoyant \(L_{0}\) sur \(L\) et les \(\pi_{i}\) sur les \(\pi_{i}\).

Sous ces conditions l'homomorphisme est unique, et il transporte automatiquement \(\Lambda_{0}\) sur \(\Lambda\), les \(\pi_{i,\alpha}\) sur les \(\pi_{i,\alpha}\), les \(\varphi^{\beta,\alpha}_{i}\) sur leurs homonymes. Le Corollaire du feuillet 16 en tire la version qui ne suppose plus de module : si un tel homomorphisme existe, alors les \(\pi_{i}\) sont déterminés par la seule structure d'anneau gradué de \(\mathcal{E}\).

La réponse est « Non »

Suit une Question, qu'il pose et à laquelle il répond en marge d'un seul mot : un homomorphisme \(\Phi_{0} \to \mathcal{E}\) avec \(u(L_{0}) = L\) suffit-il, sans qu'on impose les \(\pi_{i}\) ?

Non — et le contre-exemple tient en une ligne. Prenons \(n = 1\), \(2n = 2\). L'anneau \(\Phi_{0}\) contient \(\pi_{0}\), \(\pi_{1}\), \(\pi_{2}\), \(L\) et \(\Lambda\) ; mais le sous-anneau engendré par \(L\) seul est \(\mathbb{Z} + \mathbb{Z}L\), et rien d'autre. Il ne contient aucun des trois projecteurs. « Il faut donc \(L\) et les \(\pi_{i}\). »

C'est la conclusion du premier cahier, et elle est plus qu'une précaution technique : elle dit que l'opérateur de Lefschetz ne porte pas en lui la graduation qu'il relie. Dans la théorie de Hodge, c'est le commutateur \([L, \Lambda]\) qui restitue le degré ; ici, avec un \(\Lambda\) normalisé en pseudo-inverse, ce commutateur vaut \(\sum_{i \geqslant n}\pi_{i,0} - \sum_{i \leqslant n}\pi_{i,0}\) et ne retient que les extrémités des chaînes. La graduation doit donc être fournie séparément.10

Le n° 8, resté ouvert

Le dernier feuillet du cahier ouvre un n° 8 sur les conditions nécessaires pour qu'un \(L\) satisfasse les conditions de Lefschetz — qu'il écrit ici en toutes lettres et souligne — et s'arrête après trois : \[ \mathcal{E}^{(2n)} \neq 0 \iff \pi_{2n} \neq 0 \implies L^{n} \neq 0 \implies \Lambda^{n} \neq 0 . \] La suite n'est pas sur ces feuillets. Mais la page 21 y répond par la négative, et c'est le premier des liens que ce dossier ne fait pas lui-même.

18–21

\(\Lambda\) comme polynôme en \(L\), et une algèbre où la condition \(L^{n} \neq 0\) ne suffit pas (pages 18 à 21)

Un essai (page 19)

Un feuillet de calculs, sans phrase liante, poursuit la Question de la page 13 sous la forme la plus concrète : peut-on écrire \(\Lambda\) comme un polynôme en \(L\) ? Deux lignes sont commencées et laissées sans second membre, \(\Lambda = P(L\) et \(\Lambda = \Omega(L)\Delta(L)\).

Il essaie alors sur un exemple à deux générateurs \(L, L'\) de degré \(2\), en écrivant une base graduée \(L, L' \mid L^{2}, LL' \mid L^{3}\) et les relations qui la ferment : \[ L'^{2} = LL', \qquad L^{3} = L^{2}L', \qquad L'^{3} = L'\,L'^{2} = L^{2}L' = L^{3}, \] puis compare l'anneau obtenu à \(\mathbb{Z}[L]/(L^{4})\).11

Le contre-exemple (page 21)

La page 21 est un feuillet au crayon, biffé aux trois quarts ; la prose se perd mais les formules portent, et ce qu'elles portent est décisif.

Il commence par vérifier une normalisation : si \(L'^{n} = \alpha L_{0}^{n}\) et \(\Lambda'^{n} = \beta \Lambda_{0}^{n}\), alors \[ L_{0}^{n} = L_{0}^{n}\pi_{0} = L_{0}^{n}\Lambda'^{n}L'^{n} = L_{0}^{n}(\beta\Lambda_{0}^{n})(\alpha L_{0}^{n}) = \alpha\beta\,L_{0}^{n}\pi_{0} = \alpha\beta\,L_{0}^{n}, \] d'où \(\alpha\beta = 1\) : deux opérateurs de Lefschetz proportionnels en degré maximal le sont par une unité.

Puis vient l'algèbre. Prenons la \(k\)-algèbre graduée de dimension \(6\), engendrée en degré \(2\) par deux éléments \(L\) et \(L'\) soumis aux relations \[ L^{4} = 0, \qquad L'^{2} - LL' = 0, \qquad L^{2}L' - L^{3} = 0, \qquad L^{3}L' = 0 . \] Une base graduée en est \[ \underbrace{1}_{\deg 0} \ \Big\| \ \underbrace{L,\ L'}_{\deg 2} \ \Big\| \ \underbrace{L^{2},\ LL'}_{\deg 4} \ \Big\| \ \underbrace{L^{3}}_{\deg 6}, \] donc \(2n = 6\) et \(n = 3\). Alors :

Ainsi \(L'^{n} = L^{n} \neq 0\) sans que \(L'\) soit de Lefschetz. La chaîne de conditions nécessaires ouverte page 17 — \(\pi_{2n} \neq 0 \Rightarrow L^{n} \neq 0\) — n'est donc pas réversible, et l'échec se produit exactement à l'étage médian.12

24–28

Les algèbres de Hodge d'ordre 2 (pages 24 à 28)

Ces trois feuillets dégagent l'ossature d'un anneau de cohomologie de surface, sans surface.13

Une algèbre de Hodge d'ordre 2 est une algèbre graduée anticommutative sur \(k\), concentrée en degrés \(0\) à \(4\) : \[ \begin{array}{ccccc} H^{0} & H^{1} & H^{2} & H^{3} & H^{4} \\ k & V & k\xi \oplus W & \check{V} & k\xi^{2} \end{array} \] dont la multiplication est entièrement déterminée par trois données : une forme alternée \(\varphi\) sur \(V\), une application \(\psi \colon \Lambda^{2}V \to W\), et une forme bilinéaire symétrique \(Q\) sur \(W\). Elles se lisent sur les deux applications \[ \Lambda^{2}V \xrightarrow{\ \alpha\ } k\xi \oplus W, \quad \alpha(x \wedge y) = \varphi(x,y)\,\xi + \psi(x,y), \qquad \mathrm{Sym}^{2}W \xrightarrow{\ \beta\ } k\xi^{2}, \quad \beta(xy) = Q(x,y)\,\xi^{2} . \] Les produits restants sont alors forcés : \(x\xi = \tilde\varphi(x)\) où \(\tilde\varphi \colon V \to \check{V}\) est l'application associée à \(\varphi\) ; \(xw = \rho(w,x) \colon y \mapsto Q(\psi(y,x), w)\) ; \(x y' = \langle x, y' \rangle\,\xi^{2}\) pour \(x \in V\), \(y' \in \check{V}\) ; \(\xi w = 0\) ; \(ww' = Q(w,w')\,\xi^{2}\).

Quels que soient \(\varphi\), \(\psi\), \(Q\), on obtient ainsi une loi anticommutative unifère. Trois conditions la qualifient, et c'est le point de ces pages qu'elles se lisent chacune sur une seule des trois données :

Le cas dégénéré, et la reformulation

Le feuillet 26 examine le cas où \((xy)(zt) = 0\), c'est-à-dire où l'image de \(\alpha\) est isotrope. Plus généralement, il introduit la forme quadrilinéaire alternée \(\chi\) définie par \(x\,y\,z\,t = \chi(x,y,z,t)\,\xi^{2}\), et observe que la forme \(Q \oplus 1\) induite sur \(\Lambda^{2}V\) par \(\alpha\) se factorise à travers \(\chi\). Toute l'algèbre se ramène alors à la donnée de

les conditions de non-dégénérescence devenant : \(Q\) non dégénérée, et \(\varphi(x,y) = Q(\alpha(x \wedge y), \xi)\) non dégénérée. Le gain est que la polarisation \(\xi\) devient un paramètre de la structure, et non plus une partie de sa définition — ce qui est exactement la question que les lettres de janvier poseront pour les conjectures.

L'exemple du feuillet 28 prend \(\chi = \varphi^{2}\), \(\alpha = \mathrm{id}\), \(\tilde{W} = \Lambda^{2}V\) ; \(\check\varphi^{(2)}\) définit alors un endomorphisme \(u\) de \(\Lambda^{2}V\), et il se demande si l'orbite de \(\xi\) et de \(\check\varphi\) sous \(u\) peut être infinie lorsque \(\dim V \geqslant 4\). L'esquisse s'interrompt.14

32–39

Le formulaire de \(L\) et \(\Lambda\) le long d'une section hyperplane (pages 32 à 39)

On passe ici à la géométrie. \(X\) est une variété projective lisse connexe de dimension \(n\), polarisée par \(\xi_{X} \in H^{2}(X)\) ; \(L_{X}\) est le cup-produit par \(\xi_{X}\) et \(\Lambda_{X}\) le pseudo-inverse de degré \(-2\) ; \(p^{X}_{i}\) désigne la projection sur la partie primitive \(P^{i}(X)\). \(Y \subset X\) est une section hyperplane lisse, \(\varphi \colon Y \to X\) l'inclusion, \(\xi_{Y}\) la polarisation induite.15

Les identités de base

Des descriptions \[ \operatorname{Im} L_{X} = \bigcap_{0 \leqslant i \leqslant n} \operatorname{Ker} p^{X}_{i}, \qquad \operatorname{Ker} L_{X} = \sum_{n \leqslant i \leqslant 2n} \operatorname{Im} p^{X}_{i}, \] et de leurs transposées pour \(\Lambda_{X}\), on tire immédiatement \(p^{X}_{i}L_{X} = 0\) pour \(i \leqslant n\), \(L_{X}p^{X}_{i} = 0\) pour \(i \geqslant n\), les relations symétriques pour \(\Lambda_{X}\), et en particulier l'annulation complète en degré médian : \[ p^{X}_{n}L_{X} = L_{X}p^{X}_{n} = p^{X}_{n}\Lambda_{X} = \Lambda_{X}p^{X}_{n} = 0 . \] Viennent ensuite les deux relations fondamentales, qui sont \((6.7)\) : \[ \Lambda_{X}L_{X} = \mathrm{id}_{X} - \sum_{n \leqslant i \leqslant 2n} p^{X}_{i}, \qquad L_{X}\Lambda_{X} = \mathrm{id}_{X} - \sum_{0 \leqslant i \leqslant n} p^{X}_{i} . \]

Ce que la section hyperplane apporte

Les formules de projection donnent \[ \varphi^{*}L_{X} = L_{Y}\varphi^{*}, \qquad L_{X}\varphi_{*} = \varphi_{*}L_{Y}, \qquad \varphi_{*}\varphi^{*} = L_{X}, \qquad \varphi^{*}\varphi_{*} = L_{Y} , \] la dernière se vérifiant en composant avec \(\varphi^{*}\) et en constatant que les deux membres deviennent \(L_{X}^{2}\). Il en résulte la formule clef du tapuscrit : \[ \varphi_{*}\Lambda_{Y}\varphi^{*} = \mathrm{id}_{X} - \sum_{0 \leqslant i \leqslant 2n} p^{X}_{i} = (\Lambda_{X}L_{X} + L_{X}\Lambda_{X}) - \mathrm{id}_{X} + p^{X}_{n}, \] la seconde égalité s'obtenant en additionnant les deux relations précédentes, où \(p^{X}_{n}\) est compté deux fois. Il pose alors \[ T_{X} = \mathrm{id}_{X} + \varphi_{*}\Lambda_{Y}\varphi^{*}, \qquad\text{de sorte que}\qquad \Lambda_{X}L_{X} + L_{X}\Lambda_{X} = T_{X} - p^{X}_{n}, \] d'où l'identité de degré supérieur \[ L_{X}^{2}\Lambda_{X} + 2\,L_{X}\Lambda_{X}L_{X} + \Lambda_{X}L_{X}^{2} = L_{X}T_{X} + T_{X}L_{X} . \]

Le corollaire que le tapuscrit en tire est le premier énoncé du dossier sur les conjectures : \[ \bigl( A(X \times X) \ \text{et}\ C(Y) \bigr) \implies C(X), \] et une marge précise qu'on peut y remplacer \(A(X \times X)\) par \(A^{0}(X \times X)\), la condition \(A\) restreinte aux correspondances en dimension critique.

La comparaison des décompositions primitives

Les feuillets manuscrits comparent ensuite terme à terme les décompositions de \(X\) et de \(Y\). Le théorème de Lefschetz faible donne \(P^{i}(X) \xrightarrow{\ \sim\ } P^{i}(Y)\) pour \(i \leqslant n-2\), une injection \(P^{n-1}(X) \hookrightarrow P^{n-1}(Y)\), et \(P^{i}(X) = \operatorname{Ker}\varphi^{i}\) pour \(i \geqslant n\), le tout se lisant sur le carré

LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=large]
H^{i}(X) \arrow[r, "L_{X}^{n-i+1}"] \arrow[d, "\varphi^{*}"'] & H^{2n-i+2}(X) \\
H^{i}(Y) \arrow[r, "L_{Y}^{n-i}"'] & H^{2(n-1)-i}(Y) \arrow[u, "\varphi_{*}"']
\end{tikzcd}

pour \(i \leqslant n-2\), condition sous laquelle \(2(n-1) - i \geqslant n\). Tout l'écart entre les deux variétés se concentre alors dans un seul module, le conoyau en degré médian : \[ E^{n-1} = H^{n-1}(Y)/\operatorname{Im} H^{n-1}(X) = P^{n-1}(Y)/\operatorname{Im} P^{n-1}(X) \simeq \operatorname{Ker}\bigl(\varphi_{*} \colon H^{n-1}(Y) \to H^{n+1}(X)\bigr), \] et l'on obtient la décomposition \[ H^{*}(Y) \simeq \bigoplus_{\substack{i+j \leqslant n-1 \\ i,j \geqslant 0}} L_{X}^{j}P^{i}(X) \ \oplus\ E^{n-1} . \] Sous cette identification, \(\varphi_{*}\) agit comme \(L_{X}\) sur le premier morceau et par zéro sur \(E^{n-1}\) ; \(\Lambda_{Y}\) est nul sur \(E^{n-1}\) et coïncide avec \(\Lambda_{X}\) sur l'autre. D'où le corollaire \[ \operatorname{Ker}\varphi_{*} \simeq E^{n-1}, \qquad \operatorname{Im}\varphi_{*} = \operatorname{Im}\varphi_{*}\varphi^{*} = \operatorname{Im} L_{X} = \bigcap_{0 \leqslant i \leqslant n} \operatorname{Ker} p^{X}_{i} . \]

La formule encadrée

Le feuillet 39 conclut. En posant \(q = \mathrm{id}_{X} - \sum_{0 \leqslant i \leqslant 2n}p^{X}_{i}\), on a plus généralement \(\varphi_{*}\Lambda_{Y}^{m}\varphi^{*} = q\,\Lambda_{X}^{m-1}\,q\), et dans l'autre sens \[ \varphi^{*}\Lambda_{X}\varphi_{*} = \mathrm{id}_{Y} - p_{E}, \] où \(p_{E}\) est la projection sur le facteur \(E^{n-1}\). Comme \(\Lambda_{Y}p_{E} = 0\), la multiplication à gauche par \(\Lambda_{Y}\) élimine ce terme, et il reste \[ \boxed{\ \Lambda_{Y} = \varphi^{*}\,\Lambda_{X}^{2}\,\varphi_{*}\ } \] — formule qui exprime le pseudo-inverse sur la section hyperplane à partir de celui de l'ambiante. Elle donne aussitôt \(C(X) \Rightarrow C(Y)\).

Il aborde alors la réciproque en introduisant les projections \(p^{i,j}_{X}\) sur les facteurs \(L_{X}^{j}P^{i}(X)\), pour lesquelles \[ \varphi_{*}\,p^{i,j}_{Y}\,\varphi^{*} = p^{i,j+1}_{X} \qquad (0 \leqslant i+j \leqslant n-1), \] ce qui rend algébriques tous les \(p^{i,j}_{X}\) avec \(j \geqslant 1\), donc tous sauf ceux de la première colonne. Le feuillet s'arrête sur un « Mais » : ce sont précisément les \(p^{i,0}_{X}\), en dimension médiane, qui résistent, et c'est l'objet de la page suivante.

41–41

La réduction : \(C(X)\) et l'algébricité de \(\Lambda_{X}\varphi_{*}\) (page 41)

Ce feuillet reprend au point où la page 39 s'arrête, et donne la réduction sous sa forme la plus nette. Moyennant \(C(Y)\), la conjecture \(C(X)\) équivaut à chacun des énoncés suivants :

L'opérateur \(\Lambda_{X}\varphi_{*}\) correspond en effet à une classe de cohomologie sur \(X \times Y\), de degré \(m - 1\) où \(m = \dim(X \times Y) = 2n-1\), dans \[ \sum_{i} H^{2(n-1)-i}(Y) \otimes H^{i}(X) = H^{2(n-1)}(X \times Y) . \] En lui appliquant l'opérateur de Lefschetz du produit, \(L_{X \times Y} = L_{X} \otimes 1 + 1 \otimes L_{Y}\), on obtient \[ \Lambda_{X}\varphi_{*}L_{Y} + L_{X}\Lambda_{X}\varphi_{*} = (\Lambda_{X}L_{X} + L_{X}\Lambda_{X})\,\varphi_{*} = (\varphi_{*}\Lambda_{Y}\varphi^{*} + \mathrm{id}_{X})\,\varphi_{*}, \] la dernière égalité étant la définition de \(T_{X}\) du feuillet 32.16 La classe de \(\Lambda_{X}\varphi_{*}\) est donc en dimension critique pour \(X \times Y\), et l'on obtient \[ C(X) \iff \bigl[\,C(Y) \ \text{et}\ A^{0}(X \times Y)\,\bigr], \] puis, en itérant le long d'une suite décroissante de sections hyperplanes \(X \supset Y \supset Z \supset T \supset \cdots\), \[ C(X) \implies A^{0}(X \times Y) \ \text{et}\ A^{0}(Y \times Z) \ \text{et}\ A^{0}(Z \times T) \ \ldots \]

43–46

La lettre du 4 janvier 1967 : où placer la conjecture de l'indice (pages 43 à 46)

Le premier des deux carbones est une lettre de travail adressée à celui qui rédigeait les notes d'un exposé sur les cycles algébriques.17

Ce qu'il demande qu'on écrive

Sa recommandation est de rédaction avant d'être mathématique, et elle est instructive : énoncer la conjecture de l'indice immédiatement après les résultats principaux de la théorie de Hodge, en avertissant qu'elle ne prendra tout son sens qu'une fois couplée à la conjecture \(A\) du paragraphe suivant. Cela laisse ensuite la place d'exprimer les relations entre conjectures, du type « \(A\) + indice implique \(B\) ».

Suit un inventaire de ce qui, en caractéristique zéro, se démontre : le théorème de l'indice vaut ; les conditions \(A_{\chi}\) à \(D_{\chi}\) sont indépendantes de la théorie cohomologique \(\chi\), parce que l'existence de la cohomologie de Betti les ramène toutes à leur analogue rationnel ; et \(A\) et \(C\) sont indépendantes de la polarisation choisie — \(A\) parce qu'elle équivaut à \(B\), \(C\) parce qu'elle s'exprime par les \(A\) des produits successifs. On peut donc, sans ambiguïté, écrire \(A(X)\) à \(D(X)\) sans indice.

En caractéristique \(p > 0\) rien de tout cela n'est acquis, et il se corrige explicitement : contrairement à ce qu'il avait affirmé trop vite pendant l'exposé, sous l'influence de ses souvenirs du cas de caractéristique nulle, il ne lui paraît pas clair que \(A_{\chi}(X,\xi)\) et \(C_{\chi}(X,\xi)\) soient alors indépendantes de \(\xi\) ; si la preuve ne se trouve pas, c'est la dépendance possible qu'il faut signaler.18

La proposition

Vient alors, en français dans le tapuscrit anglais, la proposition qui rassemble les réductions des pages 32 à 41. Pour \(X\) polarisée, avec \(Y\) une section hyperplane, les conditions suivantes sont équivalentes :

  1. (i)\(C_{\chi}(X)\) ;
  2. (ii)\(C_{\chi}(Y)\) et \(A_{\chi}(X \times X)\) ;
  3. (ii bis)\(C_{\chi}(Y)\) et \(A_{\chi}(X \times X)^{0}\), l'exposant \(0\) signifiant qu'on se borne à la dimension critique \(H^{2n-2} \to H^{2n+2}\) ;
  4. (iii)\(C_{\chi}(Y)\) et \(A_{\chi}(X \times Y)\) ;
  5. (iii bis)\(C_{\chi}(Y)\) et \(A_{\chi}(X \times Y)^{0}\), en dimension critique \(H^{(2n-1)-1} \to H^{(2n-1)+1}\) ;
  6. (iv)\(C_{\chi}(Y)\), et pour tout \(i \leqslant n-1\) l'homomorphisme \(H^{i}(Y) \to H^{i}(X)\) inverse à gauche de \(\varphi^{i}\), induit par \(\Lambda_{X}\varphi_{*}\), est induit par une correspondance algébrique ;
  7. (iv bis)\(C_{\chi}(Y)\), et pour tout \(j \geqslant n+1\) l'homomorphisme \(H^{j}(X) \to H^{j-2}(Y)\) inverse à droite de \(\varphi_{j-2}\), induit par \(\varphi^{*}\Lambda_{X}\), est induit par une correspondance algébrique.

Le corollaire descend la chaîne : ces conditions équivalent aussi à \[ A_{\chi}(X \times X)^{0} + A_{\chi}(Y \times Y)^{0} + A_{\chi}(Z \times Z)^{0} + \cdots \] pour une suite décroissante \(X \supset Y \supset Z \supset \cdots\) de sections hyperplanes, ou de même avec \(X \times Y\), \(Y \times Z\), etc. L'intérêt est qu'on ramène ainsi la conjecture \(A(k) = C(k)\) pour un corps entier à la seule condition \(A(T)^{0}\) pour toute variété \(T\), c'est-à-dire à ce qui se passe en dimension critique.

La démonstration tient en quelques observations. L'équivalence de (iv) et (iv bis) est la transposition. Ces deux conditions entraînent (i) parce que l'isomorphisme cherché \(H^{2n-i}(X) \to H^{i}(X)\) se factorise

LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
H^{2n-i}(X) \arrow[r, "\varphi^{*}\Lambda_{X}"] & H^{2n-i-2}(Y) \arrow[r, "\Lambda_{Y}^{(n-1)-i}"] & H^{i}(Y) \arrow[r, "\Lambda_{X}\varphi_{*}"] & H^{i}(X)
\end{tikzcd}

où les flèches extrêmes sont celles de (iv bis) et de (iv). Et elles sont entraînées par (iii bis) grâce à la formule de la page 41, \[ (\Lambda_{X}\varphi_{*})L_{Y} + L_{X}(\Lambda_{X}\varphi_{*}) = (\varphi_{*}\Lambda_{Y}\varphi^{*} + \mathrm{id}_{X})\,\varphi_{*}, \] dont il note en marge la transposée \((\varphi^{*}\Lambda_{X})L_{X} + L_{Y}(\varphi^{*}\Lambda_{X}) = \varphi^{*}(\varphi_{*}\Lambda_{Y}\varphi^{*} + \mathrm{id}_{X})\). Le reste — (iii) \(\Rightarrow\) (iii bis), et (i) \(\Rightarrow\) (iii) — découle des propriétés de stabilité.

L'état de la question, et une remarque d'histoire

Il demande enfin qu'on dresse la liste de ce qui est su :

« Ainsi les problèmes principaux se posent déjà pour les \(1\)-cycles sur les variétés de dimension \(3\), et partiellement même en caractéristique nulle. »

C'est ici qu'il glisse la remarque qui vaut d'être citée. L'algébricité des \(\pi_{i}\) pour une surface, lui apprend Tate, avait été signalée par Hodge dans un article de 1938 ; et il ajoute qu'il est « assez frappant que cet énoncé n'ait pas davantage frappé les géomètres algébristes, et qu'il soit tombé dans l'oubli pendant près de trente ans ! ».19

La lettre se termine sur un projet et sur son abandon. Poussé par une question de Kleiman, il annonce qu'il va reprendre ses « vieux gribouillages » sur la réduction de la forme forte de Lefschetz à la forme faible — ce sont les feuillets 50 à 54. Et il enterre la suggestion qu'il avait faite au téléphone, de ramener toute variété à une hypersurface par équivalence birationnelle et spécialisation : Serre lui a fait observer qu'une telle variété serait nécessairement simplement connexe. Il faudra donc travailler aussi avec des hypersurfaces singulières, « et voir comment reformuler les conjectures standard pour les variétés singulières » — ce que le dossier ne fait pas.

47–49

La lettre du 6 janvier : Cayley–Hamilton, et les variantes « faibles » (pages 47 à 49)

Le second carbone fait deux choses : il rend \(C_{\chi}(X)\) indépendante de la polarisation par un argument purement linéaire, et il montre que des variantes apparemment plus faibles des conjectures les impliquent en fait toutes.

La proposition, et sa preuve

\(C(X)\) équivaut à chacune des conditions suivantes :

  1. a)\(D_{\chi}(X)\) vaut, et pour tout \(i < n\) il existe un isomorphisme algébrique \(H^{2n-i}(X) \to H^{i}(X)\) — sans qu'on affirme rien de ce qu'il induit dans les autres degrés ;
  2. b)pour tout endomorphisme algébrique de \(H^{i}(X)\) les coefficients du polynôme caractéristique sont rationnels, et pour tout \(i < n\) il existe un isomorphisme algébrique \(H^{2n-i}(X) \to H^{i}(X)\).

L'intérêt de l'énoncé est qu'il ne demande qu'un isomorphisme algébrique quelconque, et non l'inverse de \(L^{n-i}\) ; il montre, dit-il, le rôle joué par le fait que \(H^{i}(X)\) doive être « motiviquement » isomorphe à son dual naturel \(H^{2n-i}(X)\).

La démonstration de b) \(\Rightarrow\) \(C_{\chi}(X)\) est l'argument le plus court du dossier. Soit \(u \colon H^{2n-i}(X) \to H^{i}(X)\) l'isomorphisme algébrique donné, et \(v \colon H^{i}(X) \to H^{2n-i}(X)\) celui induit par \(L_{X}^{n-i}\), algébrique lui aussi. Alors \(w = uv\) est un automorphisme algébrique de \(H^{i}(X)\), et la relation de Cayley–Hamilton \[ w^{b} - \sigma_{1}(w)\,w^{b-1} + \cdots + (-1)^{b}\sigma_{b}(w) = 0, \qquad b = \operatorname{rang} H^{i}(X), \] exprime \(w^{-1}\) comme combinaison linéaire des \(w^{i}\) à coefficients \(\pm\,\sigma_{i}(w)/\sigma_{b}(w)\). L'hypothèse rend ces coefficients rationnels, donc \(w^{-1}\) est algébrique, donc \(w^{-1}u = v^{-1}\) aussi — c'est-à-dire l'inverse de \(L_{X}^{n-i}\).20

Le corollaire est immédiat : si \(X\) et \(X'\) satisfont \(C_{\chi}\) et si \(u \colon H^{i}(X) \to H^{i+2j}(X')\) est un isomorphisme algébrique, alors \(u^{-1}\) est algébrique — car les deux espaces s'identifient algébriquement à leurs duaux dans les deux sens, si bien que la transposée de \(u\) se relit \(u' \colon H^{i+2j}(X') \to H^{i}(X)\), et \(u'u\) est un automorphisme algébrique auquel on applique ce qui précède.

C'est ici qu'il formule le programme dans toute son ampleur, et aussitôt le ramène à terre. Le même résultat devrait valoir pour \(u\) seulement monomorphique, à condition de disposer d'un inverse à gauche algébrique — ce qu'on a bien pour \(H^{n-1}(X) \to H^{n-1}(Y)\), où l'inverse est \(\Lambda_{X}\varphi_{*}\) — mais il semble qu'il faille en général la relation d'indice de Hodge en plus. « Le yoga complet étant alors qu'on a la catégorie des motifs, qui est semi-simple ! » Puis : « sans parler de motifs, et en restant les pieds sur terre », il serait bon d'expliquer dans les notes que \(C(X)\) jointe à la relation d'indice \(I(X \times X)\) entraîne que l'anneau des classes de correspondances de \(X\) est semi-simple, et d'en déduire l'existence des inverses à gauche et à droite cherchés.21

Les variantes faibles, qui ne le sont pas

La lettre finit sur une remarque qu'il annonce triviale et qui ne l'est pas. Introduisons

et leurs versions \(A'^{0}_{\chi}\), \(A''^{0}_{\chi}\) restreintes à la dimension critique (\(2i = n-1\) si \(n\) est impair, \(2i = n-2\) s'il est pair). Ce sont des énoncés « à la Lefschetz faible », trivialement impliqués par \(A_{\chi}(X)\) et par \(C_{\chi}(Y)\) respectivement — dans le premier cas en appliquant \(\varphi\), dans le second en prenant \(y = \Lambda_{Y}\varphi^{*}(x)\).

Or ces variantes prétendument faibles impliquent les relations de Lefschetz complètes : \[ C_{\chi}(X) \iff C_{\chi}(Y) + A'^{0}_{\chi}(X \times X) + A''^{0}_{\chi}(X \times X), \] et donc, par récurrence, à la conjonction des \(A'^{0}_{\chi}\) et \(A''^{0}_{\chi}\) pour toutes les variétés \(X \times X\), \(Y \times Y\), \(Z \times Z\), … (ou \(X \times Y\), \(Y \times Z\), …).

Tout vient de ce que \(A_{\chi}(T)^{0}\) résulte de la conjonction de \(A'_{\chi}(T)^{0}\) et \(A''_{\chi}(T)^{0}\), comme on le voit en décomposant l'opérateur de la dimension critique à travers la section hyperplane. Si \(\dim T = 2m\) est pair, \(L_{T}^{2} \colon H^{2m-2}(T) \to H^{2m+2}(T)\) se factorise

LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
H^{2m-2}(T) \arrow[r, "\varphi^{*}"] & H^{2m-2}(Y) \arrow[r, "\varphi_{*}"] & H^{2m}(T) \arrow[r, "L_{T}"] & H^{2m+2}(T)
\end{tikzcd}

et si \(\dim T = 2m+1\) est impair, \(H^{2m}(T) \to H^{2m+2}(T)\) se factorise

LaTeX source
\begin{tikzcd}[column sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
H^{2m}(T) \arrow[r, "\varphi^{*}"] & H^{2m}(Y) \arrow[r, "\varphi_{*}"] & H^{2m+2}(T)
\end{tikzcd}

50–54

Le lemme : un anneau d'endomorphismes qui contient \(\Lambda\) (pages 50, 52 et 54)

Les trois derniers feuillets sont les « vieux gribouillages » que la lettre annonçait : la réduction de la forme forte de Lefschetz à la forme faible, menée cette fois au niveau de l'anneau. C'est le théorème du n° 6 transporté dans l'anneau des correspondances algébriques.

Lemme. Soit \(A\) un anneau d'endomorphismes du groupe abélien \(H^{*}(X)\), stable par composantes homogènes et par transposition. Supposons \(\zeta \in A\), et supposons que pour tout \(0 \leqslant i < n\) il existe \(u_{i} \in A\) tel que le composé \[ H^{i}(X) \xrightarrow{\ \zeta^{n-i}\ } H^{2n-i}(X) \xrightarrow{\ u_{i}\ } H^{i}(X) \] soit l'identité. Alors \(A\) contient le pseudo-inverse \(\Lambda\) de \(\zeta\) et les projections sur les facteurs élémentaires \(\zeta^{j}P^{i}\).22 L'hypothèse de stabilité par composantes homogènes tient exactement le rôle que jouait, au n° 5, le sur-anneau \(\mathcal{F}\) où les projecteurs vivaient d'avance : elle donne les projections sur les \(H^{i}\) sans qu'on ait à les supposer.

Corollaire. Sont équivalentes : (i) \(\Lambda\) est algébrique ; (ii) pour \(1 \leqslant i \leqslant n\), il existe une correspondance algébrique induisant l'inverse \(H^{2n-i}(X) \to H^{i}(X)\) de \(\zeta^{n-i}\). Et s'il en est ainsi, les projections sur les facteurs élémentaires de \(H^{*}(X)\) sont algébriques, ainsi que les projections \(H^{*}(X) \to H^{i}(X)\) — c'est-à-dire que la conjecture de type Lefschetz entraîne l'algébricité des projecteurs de Künneth.

La démonstration, et sa lacune

Par stabilité sous transposition, il suffit de traiter les \(\zeta^{j}P^{i}\) avec \(i + 2j \leqslant n\). On pose \(k = i + 2j\) et l'on raisonne par récurrence sur \(k\), le cas \(k < 0\) étant vide. Supposons donc le résultat acquis pour \(k' < k\) : on sait déjà que les projections \(p_{i}\) sur \(H^{i}\) sont dans \(A\) pour \(i < k\), donc par transposition pour \(i > 2n-k\). On introduit \[ T_{k} = \mathrm{id} - \sum_{i < k} p_{i} - \sum_{j > 2n-k} p_{j} \ \in A, \] la projection sur la bande des degrés \(k \leqslant \alpha \leqslant 2n-k\), et l'on obtient les projections cherchées par \[ p_{k} = u_{k}\,\zeta^{n-k}\,T_{k}, \qquad \text{puis} \qquad \zeta^{j}\,u_{k-2j}\,\zeta^{n-k+j}\,T_{k} \] pour la projection sur \(\zeta^{j}H^{k-2j}\), dont on déduit par différence, grâce à une récurrence ascendante sur \(i\) (descendante sur \(j\)), la projection sur chaque \(\zeta^{j}P^{i}\) avec \(i + 2j = k\).

Il faut dire où cette démonstration, telle que les feuillets la portent, ne se referme pas. Le pas décisif est l'affirmation que \(\zeta^{n-k}T_{k}\) est nul sur \(H^{\alpha}\) pour \(\alpha \neq k\) et induit \(\zeta^{n-k}\) sur \(H^{k}\) — ce qui donnerait \(u_{k}\zeta^{n-k}T_{k} = p_{k}\). Or \(T_{k}\) retient toute la bande \(k \leqslant \alpha \leqslant 2n-k\), et \(\zeta^{n-k}\) n'y est pas nul : il envoie \(H^{\alpha}\) dans \(H^{\alpha+2n-2k}\), qui est non nul dès que \(\alpha \leqslant 2k\). L'annulation demandée n'est donc pas acquise par la seule définition de \(T_{k}\), et rien sur les trois feuillets ne la justifie.23

Le dossier s'arrête là, au tiers d'un feuillet, sur les mots « Ceci prouve le lemme ».

Notes

  1. Les correspondances entre ces lettres et celles sous lesquelles les conjectures standard ont été publiées ne sont pas établies ici : on lit les lettres du dossier au sens que les feuillets leur donnent, et rien de plus. Une même lettre y change d'ailleurs de sens d'une ligne à l'autre — voir la note sur la page 43. ↩
  2. La page 3 renvoie à « (1.2.) » pour la formule que la page 2 étiquette (1.3) b) ; la discordance est sur le feuillet et n'affecte pas l'énoncé. ↩
  3. Les feuillets 4 et 5 écrivent \(u_{i}\) et \(u_{2n-i}\) là où l'argument porte sur \(\pi_{i}\) et \(\pi_{2n-i}\) ; les glyphes ne portent pas la barre du \(\pi\) et la transcription les laisse tels quels. On a rétabli ici ce que l'énoncé demande. ↩
  4. C'est la décomposition de Lefschetz. Le dossier ne la démontre pas et ne la nomme pas : elle est prise comme conséquence connue de \((6.1)\). ↩
  5. Les énoncés intermédiaires de la liste manuscrite sont biffés et réécrits au point que leur libellé ne se reconstitue pas ; on ne restitue ici que ce que la démonstration utilise et prouve. ↩
  6. Le choix n'est pas anodin et les feuillets ne le commentent pas : c'est précisément la normalisation en pseudo-inverse qui permet à tout le n° 6 de rester sur \(\mathbb{Z}\), sans introduire les dénominateurs qu'une représentation de \(\mathfrak{sl}_{2}\) impose. En contrepartie \(L\) et \(\Lambda\) n'engendrent pas ici une algèbre de Lie, et la relation de commutation qui identifierait la graduation ne vaut plus — ce dont la « Question » de la page 13 est le symptôme. ↩
  7. Le feuillet 12 porte en marge « \(\Lambda \in \mathcal{E}^{(2)}\) » ; \(\Lambda\) est de degré \(-2\) partout ailleurs et le signe manque simplement sur la page. Le même feuillet marque « Démonstration à fournir » pour l'implication qui refermerait la chaîne, et le dossier ne revient pas dessus. Enfin la page 10 réutilise l'étiquette (6.7), déjà portée page 9 ; il ne corrige pas. ↩
  8. Le début du n° 7 est écrit très vite et sa syntaxe se perd ; les données \(M_{0}\), \(\xi_{0}\), \(\xi_{0}^{*}\) et l'algèbre extérieure sont ce que la suite du calcul exige. Un premier jeu d'indices, plus large, est biffé sur le feuillet. ↩
  9. Le calcul est immédiat : pour \(\xi_{0} = \sum_{k=1}^{n} e_{2k-1} \wedge e_{2k}\) et sa duale, la contraction apparie les \(n\) termes un à un. Ce que le feuillet affirme est bien l'identification, et la transcription révisée la porte ; l'erreur est sur la page et n'est pas réparée ici. Elle est d'ailleurs sans conséquence pour la Proposition qui suit, dont la démonstration n'utilise que les relations \((6.15)\) et jamais la contraction. ↩
  10. Ce calcul est une conséquence immédiate des deux relations \((6.7)\) ; le dossier ne l'écrit pas et ne mentionne jamais \(\mathfrak{sl}_{2}\). ↩
  11. La dernière ligne de la page n'est pas lisible jusqu'au bout et la comparaison n'aboutit pas sur le feuillet. Les deux feuillets qui l'encadrent, pages 18 et 20, ne relèvent pas de ce dossier : ce sont deux pages d'un autre texte de sa main, numérotées 42 et 45 dans leur pagination propre, sur le schéma de Picard \(\underline{\mathrm{Pic}}_{U}\), la suite exacte \(0 \to \mathrm{Pic}(U)^{0} \to \mathrm{Pic}(U) \to \mathrm{NS}(U) \to 0\), la définition négative de la matrice d'intersection des composantes de la fibre d'une résolution — d'où l'autodualité de \(\mathrm{NS}(U)\) à valeurs dans \(\mathbb{Q}/\mathbb{Z}\) — et la suite exacte \(\ell\)-adique faisant intervenir le module de Tate. Elles portent des corrections de sa main, ce qui est la seule raison pour laquelle la transcription les garde. ↩
  12. Cette algèbre ne satisfait pas la dualité de Poincaré : l'accouplement du degré \(2\) avec le degré \(4\) envoie les quatre produits \(L \cdot L^{2}\), \(L \cdot LL'\), \(L' \cdot L^{2}\), \(L' \cdot LL'\) sur le même élément \(L^{3}\), et sa matrice \(\left(\begin{smallmatrix} 1 & 1 \\ 1 & 1 \end{smallmatrix}\right)\) est de rang \(1\). L'exemple ne relève donc pas des algèbres artiniennes de Gorenstein, où la distinction entre \(L^{n} \neq 0\) et la propriété de Lefschetz forte est aujourd'hui classique ; ce qu'il sépare est la condition de Lefschetz de la condition de Poincaré — précisément les deux que les pages 24 à 28 imposent séparément. Le calcul de l'accouplement est de l'éditeur : la page n'écrit que les relations et la conclusion sur \(L\) et \(L'\), et la phrase qui les introduit est en grande partie illisible. ↩
  13. Le titre « Algèbres de Hodge » est de sa main : il figure seul en tête d'un feuillet par ailleurs vierge qui sert de chemise. Les lettres \(\varphi\), \(\psi\), \(Q\), \(\chi\) y désignent des formes bilinéaires et n'ont rien à voir avec l'inclusion \(\varphi\) ni avec l'indice \(\chi\) des pages suivantes. ↩
  14. La syntaxe de ce dernier passage ne se reconstitue pas ; la question de finitude reste posée et sans réponse sur le feuillet. ↩
  15. Ces \(p^{X}_{i}\) sont les \(\pi_{i,0}\) du premier cahier, étendus aux indices \(i > n\) comme projections sur les sommets \(L^{n-i'}P^{i'}\), \(i = 2n - i'\). Le dossier ne fait nulle part le rapprochement, mais il est forcé : c'est ce qui rend les identités (4) et (5) ci-dessous identiques aux relations \((6.7)\) de la page 9. Le tapuscrit écrit l'inclusion avec un O barré, rendu ici \(\varphi\) comme le fait sa propre main dans la suite manuscrite. ↩
  16. Une première rédaction du second membre, biffée, portait \((2\,\mathrm{id} - \sum_{n \leqslant i \leqslant 2n}p^{X}_{i})\varphi_{*}\) ; c'est la même chose au terme \(p^{X}_{n}\) près, compté deux fois. ↩
  17. L'en-tête porte « Dear Coates » et la date « 4.1.67 » de sa main. Le second carbone porte « 6.1.1966 » ; les deux dates sont transcrites telles quelles et rien sur les feuillets ne les concilie. Les lettres grecques manquaient à la frappe et ont été encrées à la main ; là où il ne les a pas encrées, l'indice reste absent. ↩
  18. La lettre écrit ici « \(C(X)\) is of finite dimension over \(\mathbb{Q}\) », où \(C\) ne désigne plus la conjecture mais le groupe des cycles modulo équivalence numérique ; et elle écrit \(C^{n-1}_{\chi}\) là où l'énoncé demande \(C^{n-i}_{\chi}\) — la condition \(A\) s'exprimant par l'égalité \(\dim C^{i} = \dim C^{n-i}\). Les deux glissements sont sur le feuillet. ↩
  19. La référence est donnée par la lettre elle-même et n'a pas été vérifiée ici : Hodge, Algebraic correspondences between surfaces, Proc. London Math. Soc., série 2, vol. XLIV, 1938, p. 226. ↩
  20. Le tapuscrit écrit la relation de Cayley–Hamilton en \(u\) alors que ses coefficients sont ceux de \(w\) ; elle est rétablie en \(w\) ici. En caractéristique nulle, note-t-il, l'énoncé se simplifie : \(C(X)\) équivaut à la seule existence d'isomorphismes algébriques \(H^{2n-i}(X) \to H^{i}(X)\), la condition préliminaire de b) étant alors automatique. ↩
  21. La catégorie des motifs purs n'est ici qu'un mot d'ordre : rien sur ces feuillets n'en construit ni n'en suppose la définition, et la semi-simplicité y est présentée comme une conséquence attendue, non comme un acquis. ↩
  22. Le feuillet écrit « Alors \(A\) contient \(L\) », la lettre étant tracée comme l'opérateur de Lefschetz du premier cahier. Comme \(\zeta\) est dans \(A\) par hypothèse, et que \(\zeta\) est l'opérateur de Lefschetz de l'énoncé, la seule conclusion qui apporte quelque chose est celle portant sur le pseudo-inverse : c'est ainsi qu'on l'énonce ici. Le feuillet ne tranche pas, et l'apparat de la transcription conserve sa lettre. ↩
  23. Ces pages sont écrites très vite : les formules portent, la prose qui les relie souvent non, et une insertion interligne fait intervenir un objet \(N\) qui n'est défini nulle part. Il se peut donc que la justification ait été sur le feuillet et se soit perdue à la lecture ; on enregistre la lacune telle qu'elle se présente, sans la combler et sans la mettre au compte de l'argument. ↩