Cote n° 155 · pages 1–10 · Lecture modernisée · [Rigidité de catégories tensorielles ?] : notes manuscrites (s.d.) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : [à partir de 1984]
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre

Résumé

D'un groupe on connaît d'ordinaire les éléments. On peut aussi le connaître autrement : par la liste de ses représentations linéaires — les manières de le faire agir sur un espace vectoriel — et par la loi qui dit comment deux représentations s'en combinent en une troisième. Le fait remarquable, et ancien, est que cette seconde description suffit : le groupe se reconstruit à partir d'elle. C'est le théorème de Tannaka pour les groupes compacts, et c'est l'idée que ces feuillets appliquent ailleurs.

Ailleurs, parce qu'une difficulté s'ajoute dès qu'on travaille sur un corps \(k\) qui n'est pas algébriquement clos. Il arrive que les objets d'une famille n'aient pas de description linéaire visible sur \(k\), et qu'ils en acquièrent une dès qu'on s'autorise une extension finie \(k'\) de \(k\) — comme un fibré qui n'est trivial qu'au-dessus d'un revêtement, et pas au-dessus de l'espace lui-même. On peut alors « voir » les objets, mais seulement après ce changement de base, et ce qu'on reconstruit au bout du compte n'est plus un groupe : c'est un objet à deux pattes, qui relie deux points de vue sur le même objet plutôt que d'agir en un seul — un groupoïde.

Le dossier est le brouillon du dictionnaire correspondant. D'un côté une catégorie \(C\) d'objets abstraits, munie d'un produit tensoriel et d'un foncteur \(F\) qui à chaque objet associe un espace vectoriel sur \(k'\) ; de l'autre une algèbre \(A\) dont les modules sont exactement les objets de \(C\), et une comultiplication sur \(A\) qui code le produit tensoriel. La première page écrit ce dictionnaire en deux articles et deux conditions. La troisième le fait tourner sur le plus petit exemple possible, celui où \(C\) est la catégorie des espaces vectoriels sur \(k\) eux-mêmes et où \(F\) est l'extension des scalaires : on trouve \(A = \operatorname{End}_{k}(k')\), l'algèbre de toutes les applications \(k\)-linéaires de \(k'\) dans lui-même — l'objet même dont la théorie de la descente a besoin.

La question que le dossier pose alors est celle de son titre. Dans un groupe, tout élément a un inverse. Du côté des représentations, cet inverse se voit autrement : il dit que toute représentation a une duale, et que l'accouplement entre une représentation et sa duale est lui-même compatible à tout le reste. Une catégorie où chaque objet a un dual de cette sorte est dite rigide. La question est : la rigidité de \(C\), qui est une propriété interne, purement catégorique, correspond à quelle propriété de l'algèbre \(A\) ? La réponse que les feuillets dégagent est que la rigidité fournit sur \(A\) une opération qui renverse les produits — \(ab\) devient \(\check{b}\check{a}\) — et c'est exactement la trace, dans le dictionnaire, du passage à l'inverse dans un groupe. Le nom moderne de cette opération est antipode.

Deux choses méritent d'être signalées au lecteur qui suivra le détail. La première est un accident propre à l'extension : \(A\) n'est pas commutative, et le corps \(k'\) n'est pas central dedans — il y agit de deux manières, par la gauche et par la droite, et les deux ne coïncident pas. Il s'ensuit que l'objet qu'on voudrait écrire \(A \otimes_{k'} A\) n'est pas une algèbre du tout, et qu'il faut lui substituer un sous-quotient. La première page fabrique ce sous-quotient à la main, sans lui donner de nom ; c'est ce que la théorie appellera plus tard le produit de Takeuchi.

La seconde est la manière dont le dossier travaille. Il ne démontre presque rien. Il pose un dictionnaire, le vérifie sur un exemple, énonce ce qu'il faudrait, écrit trois points d'interrogation là où il ne sait pas, se donne un programme à l'impératif — « Exprimer la rigidité de \(C\) ! » — et s'arrête au milieu d'une ligne quand la vérification qui reste devient une affaire de calcul. Ce sont cinq feuillets d'orientation, pas un texte ; leur intérêt est de montrer sous quelle forme une théorie se présente à quelqu'un avant d'être écrite.

Keywords — tannakian category, non-neutral tannakian category, fibre functor, affine groupoid scheme, Hopf algebroid, antipode, rigidity, dualizable object, Takeuchi product, idealizer, Galois descent, Morita equivalence, pseudo-compact algebra, coefficient algebra, separable extension

1–9

Le fil du dossier, et les conventions

Cinq feuillets, paginés de sa main de 1 à 5, qui sont les pages 1, 3, 5, 7 et 9 de l'inventaire1 . L'argument ne s'interrompt pas d'un feuillet à l'autre et se lit en cinq stations :

Notation

\(k\) est un corps, \(k'/k\) une extension finie. \(C\) est une \(\otimes\)-catégorie \(k\)-linéaire, associative, commutative et unifère2 , et \(F' : C \to \operatorname{Mod}_{f}(k')\) le foncteur fibre : \(k\)-linéaire, exact, fidèle, compatible au produit tensoriel3 .

\(U\) est une \(k'\)-algèbre commutative munie d'une augmentation \(\varepsilon : U \to k'\), et \[ A \;=\; \check{U} \;=\; \operatorname{Hom}_{k'}(U, k') \] son dual, pris comme pro-objet de \(\operatorname{Mod}_{f}(k')\) : \(U\) est la réunion filtrante de ses sous-espaces de dimension finie, \(A\) la limite projective de leurs duaux, c'est-à-dire une algèbre linéairement topologisée. \(A_{g}\) et \(A_{d}\) désignent \(A\) vue comme module à gauche, resp. à droite, sur elle-même — les indices sont de lui. \(D\) est la dualité de \(C\) et \(\check{M}^{(k')} = \operatorname{Hom}_{k'}(M, k')\) le dual \(k'\)-linéaire. Enfin \[ J \;=\; \operatorname{Ker}(k' \otimes_{k} k' \to k'), \qquad \mathcal{J} \;=\; J\cdot(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k} A), \qquad \widetilde{\mathcal{J}} \;=\; \{\lambda \mid \lambda\mathcal{J} \subset \mathcal{J}\}. \]

Trois homonymies

Elles rendent les feuillets illisibles pris ligne à ligne, et elles sont levées une fois pour toutes ici.

La lettre \(A\). Elle désigne \(\check{U}\) page 1 et dans le calcul de la page 3. Mais dans la question posée au bas de la page 3 elle porte un indice et une glose interlinéaire « \(= A \otimes_{k} k'\) » : là, elle nomme le changement de base, qui est une algèbre sur \(k' \otimes_{k} k'\) et non sur \(k'\). Cette lecture l'écrit \(A_{k'}\).

La lettre \(D\). C'est la dualité de la catégorie pages 5 et 7 ; le \(D_{k'}(A)\) de la note marginale de la page 5 est le dual \(k'\)-linéaire de \(A\), donc \(U\).

Les deux \(J\). Le feuillet ne les distingue que par un tilde. \(J\) est un idéal de \(k' \otimes_{k} k'\), \(\mathcal{J}\) l'idéal qu'il engendre dans \(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k} A\), \(\widetilde{\mathcal{J}}\) l'idéalisateur de ce dernier ; la distinction typographique est de l'éditeur.

1–1

I. Le dictionnaire (page 1)

La page énonce une équivalence de données. D'un côté :

De l'autre :

  1. 1o)un schéma affine \(G' = \operatorname{Spec} U\) sur \(k'\) muni d'une section, c'est-à-dire une \(k'\)-algèbre commutative \(U\) munie d'une augmentation \(\varepsilon : U \to k'\) ;
  2. 2o)sur le pro-objet \(A = \check{U}\), une multiplication associative admettant \(\varepsilon\) pour unité4 ;

soumis à deux conditions de multiplicativité, qui font l'objet de la section suivante.

Ce qui est dit là, sans être dit, est ceci : \(C\) est la catégorie des \(A\)-modules de dimension finie sur lesquels \(A\) opère continûment, \(F'\) est le foncteur d'oubli qui ne retient que le \(k'\)-espace vectoriel sous-jacent, et c'est la multiplication de \(A\) — l'article 2o) — qui porte toute cette partie-là de la structure. La comultiplication de \(U\), dont la multiplication de \(A\) est la transposée, est la loi de composition du futur groupoïde ; l'augmentation \(\varepsilon\) en est l'unité5 .

Le produit tensoriel de \(C\), lui, n'est pas dans la multiplication de \(A\) : il est dans la comultiplication \[ \Delta_{A} : A \longrightarrow A \mathbin{\hat{\otimes}} A, \] qui est la transposée de la multiplication de \(U\) — laquelle est donnée gratuitement par 1o), puisque \(U\) est une algèbre. C'est pourquoi la page n'a pas à la postuler : elle a seulement à demander qu'elle soit compatible au reste, et c'est la condition (ii).

En langage d'aujourd'hui, la donnée \((U, \varepsilon, A)\) est un algébroïde de Hopf — ou, du côté géométrique, un groupoïde affine au-dessus de \(\operatorname{Spec} k'\), agissant transitivement sur \(\operatorname{Spec} k'\) — moins son antipode, qui est précisément ce que les pages 5 à 9 vont chercher6 .

1–1

II. Les deux conditions, et pourquoi \(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k'} A\) ne convient pas (page 1)

Condition (i). L'application \(k' \to A\), \(\lambda \mapsto \lambda\varepsilon\), est multiplicative : l'unité de \(A\) est \(\varepsilon\), et \(k'\) s'envoie dans \(A\) par un morphisme d'algèbres7 .

Condition (ii). La comultiplication \(\Delta_{A}\), transposée de la multiplication de \(U\), est multiplicative — c'est-à-dire un morphisme d'algèbres. C'est l'axiome de bigèbre, et c'est lui qui fait du produit tensoriel de deux \(A\)-modules un \(A\)-module.

Reste à savoir dans quoi \(\Delta_{A}\) prend ses valeurs, et c'est ici que la page fait le travail intéressant. Elle écrit d'abord la flèche comme allant dans \(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k'} A\), puis se corrige aussitôt : les valeurs sont dans \[ \widetilde{\mathcal{J}}/\mathcal{J} \;\subset\; \bigl(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k} A\bigr)\big/\mathcal{J}, \qquad \mathcal{J} = J\cdot\bigl(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k} A\bigr), \quad J = \operatorname{Ker}(k' \otimes_{k} k' \to k'), \] et l'application \(A \to \widetilde{\mathcal{J}}/\mathcal{J}\) est un morphisme d'anneaux.

La correction est nécessaire, et voici pourquoi8 . \(A\) n'est pas commutative et \(k'\) n'y est pas central : le corps opère sur \(A\) de deux manières, celle qui vient de la structure de \(k'\)-algèbre de \(U\) et celle qui vient de la seconde patte du groupoïde, et ces deux actions ne coïncident pas. Or le produit tensoriel \(B \otimes_{R} B\) de deux copies d'un anneau \(B\) au-dessus d'un anneau \(R\) n'est un anneau que si \(R\) est central dans \(B\). Ici il ne l'est pas, et \(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k'} A\) — qui n'est autre que le quotient \((A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k} A)/\mathcal{J}\) — n'est qu'un module. Passer à l'idéalisateur \(\widetilde{\mathcal{J}}\), c'est prendre le plus grand sous-anneau de \(A \mathbin{\hat{\otimes}}_{k} A\) dans lequel \(\mathcal{J}\) soit un idéal bilatère ; le quotient \(\widetilde{\mathcal{J}}/\mathcal{J}\) est alors un anneau, et c'est le seul endroit où l'énoncé « \(\Delta_{A}\) est multiplicative » ait un sens.

C'est, au dual près, le produit de Takeuchi des algébroïdes de Hopf9 . La même difficulté reparaît, vue de l'autre côté, dans la note marginale de la page 3 : la transposée \(U \to U \otimes_{k} U\) de la multiplication de \(A\) n'y respecte pas les unités, et il le note lui-même — « \(\Delta_{U}(1) \neq 1\) en général ».

3–3

III. L'exemple : la descente de \(k'\) à \(k\) (page 3)

Le plus petit cas est celui où l'on ne gagne rien à changer de base : \[ C = \operatorname{Mod}_{f}(k), \qquad F' : M \longmapsto M \otimes_{k} k'. \] Le dictionnaire donne alors \[ U = k' \otimes_{k} k', \qquad A = \check{U} = \operatorname{Hom}_{k'}(k' \otimes_{k} k', k') \;\simeq\; k' \otimes_{k} \check{k}' \;\simeq\; \operatorname{End}_{k}(k'), \] avec pour augmentation la multiplication \(k' \otimes_{k} k' \to k'\).

Géométriquement, \(\operatorname{Spec}(k' \otimes_{k} k')\) est le groupoïde des paires de \(\operatorname{Spec} k'\) au-dessus de \(\operatorname{Spec} k\) : deux pattes, qui sont les deux projections, et une composition qui recolle. Ses représentations sont exactement les données de descente, et la catégorie de ces données est \(\operatorname{Mod}_{f}(k)\) : on retrouve \(C\), ce qui est la descente galoisienne10 .

Du côté de l'algèbre le même fait se lit autrement, et plus brutalement : \(\operatorname{End}_{k}(k')\) est une algèbre de matrices \(M_{n}(k)\), \(n = [k' : k]\), donc Morita-équivalente à \(k\), et ses modules de dimension finie sont les \(k\)-espaces vectoriels de dimension finie. C'est bien \(C\) qu'on récupère, et on le récupère sans hypothèse de séparabilité : l'isomorphisme \(\operatorname{End}_{k}(k') \simeq M_{n}(k)\) ne demande que la finitude.

Ce petit exemple porte déjà tout ce que la page 1 avait de surprenant. \(A\) y est non commutative dès que \([k':k] > 1\), et \(k'\) n'y est pas central : il s'y plonge de deux manières, par la source et par le but, exactement les deux actions qui rendaient nécessaire l'idéalisateur.

3–3

IV. La question du dossier (page 3)

Un long trait sépare le calcul de ce qui suit, et ce qui suit est ouvert par un crochet. Il tient en deux morceaux.

Premier morceau, technique. On demande que le foncteur de changement de base le long de la diagonale, \[ M' \longmapsto M' \otimes_{k' \otimes_{k} k'} k', \] soit exact et fidèle sur les \(A_{k'}\)-modules de type fini, où \(A_{k'} = A \otimes_{k} k'\) est une algèbre sur \(k' \otimes_{k} k'\). Il note lui-même, entre parenthèses : « OK si \(k'/k\) étale ».

C'est juste pour l'exactitude, et pour la raison suivante : \(k'/k\) séparable équivaut à \(k' \otimes_{k} k'\) réduite, donc étale sur \(k'\), donc produit de corps ; \(k'\) y est alors un facteur direct, donc plat, et le changement de base est exact. Pour \(k'/k\) non séparable, \(k' \otimes_{k} k'\) est locale à nilpotents et l'exactitude tombe11 . La fidélité, en revanche, est fausse telle quelle : dès que \(k' \otimes_{k} k' \simeq k' \times R\) avec \(R \neq 0\), un module concentré sur le facteur \(R\) est tué par le foncteur. Ce que la condition demande réellement, c'est donc que les modules provenant de \(C\) soient concentrés sur la composante diagonale — et c'est précisément le genre d'énoncé que la question suivante cherche à obtenir de \(C\) seule12 .

Second morceau, de fond. Quelles conditions intrinsèques sur \(C\) — l'insertion interlinéaire dit « intrinsèques », et c'est le mot qui compte — garantissent tout cela ? Et il écrit la candidate, suivie de trois points d'interrogation :

Suffit-il que \(C\) soit rigide, et que \(k \overset{\sim}{\to} \operatorname{End}_{C}(1_{C})\) ? ? ?

puis, doublement souligné, en dernière ligne du feuillet :

Exprimer la rigidité de \(C\) !

La réponse, telle que la théorie l'a donnée depuis, est : non, pas en général — et il manque exactement une condition numérique. Une catégorie tensorielle rigide, abélienne, \(k\)-linéaire, avec \(\operatorname{End}(1) = k\), admet un foncteur fibre sur une extension de \(k\) si et seulement si, en caractéristique nulle, la dimension de chacun de ses objets est un entier \(\geq 0\) ; et elle est alors la catégorie des représentations d'un groupoïde affine du type que la page 1 décrit. En caractéristique positive la question reste ouverte13 .

Les deux pages qui suivent ne traitent pas de cette question-là. Elles traitent de l'autre moitié du programme : étant donnée la rigidité, que devient-elle dans l'algèbre \(A\) ?

5–5

V. La rigidité représentée : l'objet dualisant est \(U\) (page 5)

Le feuillet s'ouvre sur un titre de sa main, souligné : Rigidité.

Soit \(M \mapsto \check{M} = D(M)\) la dualité de \(C\). Elle est compatible au foncteur fibre, c'est une équivalence de catégories — donc exacte —, et il en tire qu'elle est continue à droite, c'est-à-dire qu'elle transforme les limites inductives en limites projectives. Un tel foncteur contravariant est représentable : il existe un objet \(I\) tel que \[ D(M) \;\simeq\; \operatorname{Hom}_{A}(M, I). \] Reste à identifier \(I\), et il suffit pour cela d'évaluer en \(M = A\) : \[ I \;=\; D(A) \;\simeq\; \check{A}_{g} \;=\; U. \] L'objet dualisant est donc \(U\) lui-même — le dual du module régulier, que le dictionnaire de la page 1 avait placé du côté « fonctions » et qui revient ici du côté « objets »14 .

Mais \(U\) n'est pour l'instant qu'un module à droite : l'opération de \(A\) qu'on y lit vient, par transposition, de la multiplication à droite de \(A\) sur elle-même. Pour que \(\operatorname{Hom}_{A}(M, U)\) soit encore un objet de \(C\), il faut que \(U\) porte en plus une opération à gauche, commutant à celle-là. Il faut donc faire de \(U\) un bimodule15 .

5–5

VI. Ce que cette structure vaut : un anti-isomorphisme de \(A\) (page 5)

La structure supplémentaire cherchée se calcule d'un mot, parce que les endomorphismes du module régulier sont connus : \[ \operatorname{End}_{A}(U) \;\simeq\; \operatorname{End}_{A}(A_{d})^{\circ} \;\simeq\; A^{\circ}. \] Se donner l'opération à gauche revient donc à se donner un morphisme \[ A \longrightarrow A^{\circ}, \qquad a \longmapsto \check{a}, \] c'est-à-dire un anti-morphisme de \(A\) dans elle-même : une application qui renverse les produits : l'image de \(ab\) est \(\check{b}\,\check{a}\). Comme la dualité est une équivalence et que son carré est isomorphe à l'identité, cet anti-morphisme est bijectif et involutif16 .

C'est l'antipode. Dans le dictionnaire, la multiplication de \(A\) est la composition du groupoïde, la comultiplication est le produit tensoriel, et cette involution qui renverse les produits est le passage à l'inverse : c'est ce que la rigidité de \(C\) devient une fois traduite. Le mot est de nous ; la chose est sur la page17 .

On peut vérifier l'énoncé sur l'exemple de la page 3, ce que le dossier ne fait pas. Là, le groupoïde est celui des paires et son inversion échange les deux projections, donc échange les deux facteurs de \(U = k' \otimes_{k} k'\) ; la transposée de cet échange est un anti-automorphisme de \(A = \operatorname{End}_{k}(k')\), c'est-à-dire, par Skolem–Noether, la transposition composée avec un automorphisme intérieur. L'inverse du groupoïde des paires est bien la transposition des matrices.

7–7

VII. Le calcul du dual : \(F'(D(M)) = \check{M}^{(k')}\) (page 7)

Le feuillet suivant vérifie que la dualité ainsi obtenue est la bonne, c'est-à-dire que le foncteur fibre l'envoie sur la dualité des espaces vectoriels. Le calcul est une adjonction, écrite en trois lignes : \[\begin{align*} D(M) &\;=\; \operatorname{Hom}_{A}(M, U_{g}) \;=\; \operatorname{Hom}_{A}\bigl(M_{g},\, \operatorname{Hom}_{k'}(A_{g}, k')\bigr) \\ &\;\simeq\; \operatorname{Hom}_{k'}\bigl(A_{d} \otimes_{A} M,\, k'\bigr). \end{align*}\] La page écrit le terme du milieu sous sa forme explicite : les formes \(k'\)-bilinéaires \(\varphi : A_{g} \times M_{g} \to k'\) telles que \[ \varphi(\lambda u, x) = \lambda\,\varphi(u,x), \qquad \varphi(u\cdot v, x) = \varphi(u, v.x), \] \(\lambda\) dans \(k'\), \(u\) dans \(A\), \(x\) dans \(M\) — ce qui est exactement la description des éléments du \(\operatorname{Hom}\) adjoint.

Il reste à contracter, et c'est immédiat : \[ A_{d} \otimes_{A} M \;\simeq\; M, \qquad x \longmapsto 1 \otimes x, \qquad \lambda(1 \otimes x) = \lambda \otimes x = 1 \otimes \lambda x, \] la seconde ligne étant la vérification que l'isomorphisme est \(k'\)-linéaire pour la structure de \(k'\)-module venue de \(A_{d}\). D'où la conclusion du feuillet : \[ F'\bigl(D(M)\bigr) \;=\; \check{M}^{(k')}. \] Le foncteur fibre envoie le dual catégorique sur le dual linéaire : c'est l'énoncé, en une formule, qu'il est un \(\otimes\)-foncteur rigide. Et c'est l'anti-morphisme \(a \mapsto \check{a}\) de la page précédente qui munit \(\check{M}^{(k')}\) de sa structure de \(A\)-module — la seule manière de faire opérer \(A\) sur un dual étant de renverser l'ordre des produits18 .

7–9

VIII. La compatibilité qui reste, et l'arrêt (pages 7 et 9)

Une chose n'est pas encore acquise. On sait maintenant que \(F'(D(M))\) est le dual linéaire de \(F'(M)\), donc qu'il existe un accouplement d'évaluation \[ F'(M) \otimes_{k'} F'\bigl(D(M)\bigr) \longrightarrow k' = F'(1_{C}). \] Mais rien ne dit encore que cet accouplement provienne d'un morphisme de \(C\) \[ M \otimes D(M) \longrightarrow 1_{C}, \] et sans cela la dualité obtenue n'est pas la dualité de la catégorie : elle n'en est que l'ombre après application du foncteur fibre. La condition à vérifier est que l'évaluation soit \(A\)-linéaire pour l'opération diagonale, celle que donne la comultiplication \(\Delta_{A}\) de la page 1.

La page 9 pose le problème sous cette forme et le réduit aussitôt au cas du module régulier : il suffit de le prouver pour \(M = A\), c'est-à-dire pour l'accouplement canonique \[ A^{k'} \otimes_{k'} U \longrightarrow k'. \] Puis la ligne suivante commence, « \(A \otimes\) », et s'arrête. Le reste du feuillet est blanc, et c'est le dernier feuillet de mathématiques du dossier19 .

L'équation qui restait à écrire porte, aujourd'hui, un nom : c'est l'axiome de l'antipode, \[ \textstyle\sum \check{a}_{(1)}\,a_{(2)} \;=\; \varepsilon(a), \] qui dit exactement que l'évaluation est un morphisme de comodules. Le dossier s'arrête au seuil de cette vérification20 .

3–9

IX. Ce que le dossier laisse ouvert

Quatre choses, et il vaut mieux les dire que les laisser deviner.

Les conditions intrinsèques. C'est l'objet déclaré de la recherche au bas de la page 3 — « on cherche conditions intrinsèques sur \(C\) » — et aucune n'est trouvée. Les feuillets font le chemin inverse : ils supposent la rigidité et regardent ce qu'elle donne.

Les trois points d'interrogation. La suffisance de « rigide, et \(k \overset{\sim}{\to} \operatorname{End}_{C}(1_{C})\) » est posée et laissée en suspens. La réponse moderne, rappelée plus haut, est négative sans une condition de dimension, en caractéristique nulle ; en caractéristique positive elle n'est pas connue.

La dernière vérification. Elle est réduite au module régulier et abandonnée en cours de ligne.

La réciproque. Que l'existence d'un antipode redonne la rigidité — la moitié facile et la seule qui ferait du critère un critère — n'est ni énoncée ni utilisée. Le programme du titre, « exprimer la rigidité de \(C\) », est donc tenu dans un sens seulement : la rigidité est traduite, elle n'est pas caractérisée.

Notes

  1. Les cinq feuillets intercalaires sont du papier étranger — un contrat d'édition, trois pièces administratives de l'USTL et de Paul Valéry, une circulaire — et ne portent rien de sa main. Leur seul usage ici est de dater : ils sont de 1984, ce qui est la datation retenue par les archivistes. ↩
  2. Le manuscrit abrège cette liste d'adjectifs en trois lettres liées, que la transcription lit « ACU » et signale comme incertaine ; l'abréviation n'est développée nulle part dans le dossier. Elle est en usage dans la littérature tannakienne de ces années-là, et c'est ce qui décide la lecture. ↩
  3. La page 1 l'appelle \(F\) et les pages 5 à 9 l'appellent \(F'\) ; c'est le même foncteur, et il est noté \(F'\) partout ici. ↩
  4. L'adjectif que la page accole ici est porté sous une rature et la transcription le lit, en le signalant comme douteux, « commutative et associative ». La commutativité est exclue par l'exemple du dossier lui-même deux feuillets plus loin, où \(A = \operatorname{End}_{k}(k')\) est une algèbre de matrices ; et elle rendrait vide la difficulté que la page résout à sa dernière ligne. La lecture retient donc l'associativité et l'unité, qui sont ce dont la suite se sert. ↩
  5. Cette moitié du dictionnaire — une catégorie \(k\)-linéaire équivaut à une algèbre linéairement topologisée ayant assez de représentations de dimension finie, ses objets étant les modules permis — est construite en toutes lettres de sa main ailleurs dans le fonds, aux pages 156 à 179 du dossier 10. Les feuillets d'ici la supposent acquise et n'en refont rien. ↩
  6. Les noms sont de nous. Ni « groupoïde », ni « algébroïde de Hopf », ni « antipode » ne figurent sur ces feuillets, qui ne citent d'ailleurs personne. Le traitement publié du cas où le foncteur fibre n'existe que sur une extension est celui de Deligne, Catégories tannakiennes (1990), postérieur de plusieurs années à la datation du dossier ; le cas neutre, où \(k' = k\) et où le groupoïde est un groupe, est chez Saavedra Rivano (1972) et Deligne–Milne (1982). ↩
  7. Une note interlinéaire, écrite d'une main plus rapide et en partie illisible, précise que la multiplicativité s'entend « pour la structure de pro-anneau de \(A\) ». La lecture la reproduit dans ce sens. ↩
  8. La page ne donne pas cette raison ; elle écrit les deux formules l'une après l'autre. L'explication est de nous, mais la formule est d'elle, et c'est la formule qui est juste. ↩
  9. Takeuchi, Groups of algebras over \(A \otimes \bar{A}\) (1977), introduit pour la même raison le sous-anneau \(B \times_{R} B \subset B \otimes_{R} B\) formé des tenseurs qui commutent aux deux actions de \(R\). Le nom est de nous ; la page construit l'objet et ne le nomme pas. ↩
  10. Le nom est de nous. La page se contente du calcul et de la remarque que les structures d'anneaux y sont « les habituelles ». ↩
  11. La page écrit « étale » là où « séparable » suffirait : les deux conditions sont la même ici, la première portant sur \(k' \otimes_{k} k'\) et la seconde sur \(k'/k\). ↩
  12. La distinction est de nous : la page demande « exact et fidèle » sans restreindre la classe de modules. ↩
  13. C'est le théorème de Deligne, Catégories tannakiennes (1990), § 7 pour le critère de dimension et § 1 pour la reconstruction par un groupoïde ; les contre-exemples sont les catégories d'interpolation, où les dimensions ne sont pas entières. La réponse est de nous, elle est postérieure au dossier, et rien sur ces feuillets ne l'annonce : ils posent la question et la laissent ouverte. ↩
  14. La page porte, sous le signe d'isomorphisme, la mention « compatibilité avec \(F'\) », qui est ce qui autorise l'identification : c'est parce que la dualité commute au foncteur fibre que le représentant se calcule sur le module régulier. ↩
  15. La page écrit « une structure de bimodule module sur \(A \otimes A\) », en biffant le premier mot. L'algèbre qui classe les bimodules est \(A \otimes_{k} A^{\circ}\), avec l'opposée en second facteur, et c'est bien elle qui intervient : la ligne suivante de la même page le montre, puisqu'elle produit \(A^{\circ}\) et non \(A\). La lecture rétablit l'opposée. ↩
  16. La page écrit « donc il faut un donné \(A \to A^{\circ}\) », avec « \(a : a \mapsto \check{a}\) » au-dessus de la flèche, et n'en dit pas plus ; l'involutivité, qui vient de \(D^{2} \simeq \operatorname{id}\), est ajoutée ici. ↩
  17. Pour une bigèbre de dimension finie l'énoncé correspondant est classique : la catégorie de ses comodules de dimension finie est rigide si et seulement si la bigèbre admet un antipode, c'est-à-dire est une algèbre de Hopf. Le dossier démontre une moitié de cet énoncé — rigidité \(\Rightarrow\) antipode — dans le cadre plus large où la base est \(k'\) et non \(k\) ; il n'énonce pas la réciproque. ↩
  18. La page le dit en une demi-ligne dont deux mots sont illisibles ; le sens n'est pas en doute, puisque c'est à cela que servait l'antipode. ↩
  19. La réduction à \(M = A\) est licite parce que les deux membres sont additifs en \(M\) et que tout objet est quotient de sommes de copies du module régulier ; la page ne le justifie pas. ↩
  20. L'écriture en notation de Sweedler et le nom d'axiome de l'antipode sont de nous ; la page n'écrit ni l'une ni l'autre. Ce qu'elle écrit, l'accouplement canonique sur le module régulier, est le cas particulier dont cet axiome est la forme générale. ↩