Cote n° 135 · pages 1–58
· Lecture modernisée · Catégories [et Gr-catégories] : notes manuscrites (s.d.), copies de tapuscrit annoté (s.d.), copies de manuscrit annoté (s.d.) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : [vers 1974]
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre
Résumé
Ces pages demandent ce que devient la notion de groupe lorsqu'on cesse d'exiger que la multiplication soit associative, et qu'on demande seulement qu'elle le soit à un isomorphisme près — un isomorphisme qu'il faut alors choisir, et qui devient à son tour l'objet d'étude.
Dans un groupe, \((xy)z\) et \(x(yz)\) sont le même élément et il n'y a rien à dire. Supposons maintenant que les « éléments » soient les objets d'une catégorie et que l'égalité ait été remplacée par l'isomorphisme : il faut alors se donner, pour chaque triplet d'objets, un isomorphisme précis entre les deux parenthésages, et vérifier que les différentes manières de réassocier quatre facteurs s'accordent. Cette donnée n'est pas canonique. Deux choix diffèrent, et c'est cette différence — non le groupe qu'on retrouve en oubliant tout — qui est le sujet du dossier.
L'idée qui arrive est une idée d'obstruction, et elle a un précédent bien connu. Une extension d'un groupe \(G\) par un groupe commutatif \(M\) est classifiée par une classe dans \(H^{2}(G,M)\) : la classe mesure ce qui empêche l'extension d'être triviale, et toutes les classes se produisent. Ici la même chose arrive un cran plus haut. On choisit un représentant \(L_{a}\) pour chaque classe d'objets et un isomorphisme \(L_{a} \otimes L_{b} \simeq L_{ab}\) ; l'associativité devient alors une fonction \(f(a,b,c)\) de trois variables, à valeurs dans le groupe des automorphismes de l'objet unité ; l'axiome de cohérence dit exactement que \(f\) est un \(3\)-cocycle ; changer les choix change \(f\) d'un cobord. Il reste une seule classe \(k(C) \in H^{3}(\pi_{0}(C), \pi_{1}(C))\), et elle détermine tout.
Une seconde couche apparaît si la multiplication est aussi commutative à isomorphisme près. L'invariant supplémentaire est minuscule : c'est ce que fait la symétrie appliquée à \(X \otimes X\), un élément d'ordre \(2\). En algèbre graduée c'est la règle des signes de Koszul — une droite de degré impair, échangée avec elle-même, donne \(-1\) — et ce seul signe est tout l'invariant. Le dossier en contient l'exemple, à la page 32, et c'est le plus petit possible.
Où cela mène-t-il ? Une catégorie de Picard est aujourd'hui la même chose qu'un spectre connectif tronqué en degré \(1\) ; la classe \(k(C)\) est son premier invariant de Postnikov, et le signe ci-dessus est la multiplication par l'élément \(\eta\) de la sphère. Et la K-théorie est au bout : l'« enveloppe de Picard » de la catégorie des modules projectifs de type fini sur un anneau \(R\) a pour invariants \(K^{0}(R)\) et \(K^{1}(R)\), ce que le dossier énonce, et il conjecture la version en dimension \(n\), avec les \(K_{i}\) pour invariants — ce qui est le théorème de complétion en groupe démontré, dans ces mêmes années, par Segal et par May.
Le dossier est fait de trois mains. Les pages 2 à 37 sont des notes manuscrites ; les pages 39 à 44, la copie annotée d'un tapuscrit de Hoàng Xuân Sính présenté par Henri Cartan ; les pages 46 à 58, un manuscrit de treize pages rédigé en anglais, qui donne le plan d'un travail en trois chapitres — la thèse que le tapuscrit annonce. Ce n'est pas trois sujets mais un seul argument raconté deux fois, et c'est ce qui rend la lecture d'ensemble possible : on peut mettre côte à côte l'énoncé d'un théorème et la note qui l'esquisse. Entre les deux, du papier de récupération — une chanson, un poème, et la feuille de calendrier hanoïen de 1974 dont les archivistes ont vraisemblablement tiré la datation du dossier.
La dernière page mathématique est une prophétie, et elle n'a besoin d'aucune connaissance préalable : algèbre homologique, algèbre homotopique et algèbre catégorique doivent fusionner en une seule vision, à quoi conviendrait le nom d'algèbre homologique non commutative, « ce qui porte actuellement ce nom n'[étant] qu'une amorce très partielle ». Les noms modernes à chercher sont 2-groupe, théorème de Sính, groupoïde de Picard, 2-gerbe et enveloppe de Picard.
Keywords — 2-group, Sinh's theorem, Picard groupoid, 2-gerbe, Picard envelope, algebraic K-theory
2–58
Le dossier, ses trois mains, et l'ordre suivi ici
Le dossier ne se lit pas dans l'ordre où il est relié. Les notes des pages 2 à 37 sont d'un travail en cours et sautent d'un sujet à l'autre ; le tapuscrit des pages 39 à 44 et le manuscrit anglais des pages 46 à 58 exposent, eux, une théorie déjà faite. La présente lecture regroupe par argument : elle prend les définitions là où elles sont complètes — dans le manuscrit anglais — puis le théorème de classification, puis ses spécialisations, puis les constructions qui en dépendent, et rapproche donc régulièrement des pages éloignées les unes des autres. Le repère de page en marge de chaque section dit d'où elle est tirée.1
Trois conventions sont fixées ici pour tout le dossier, parce qu'il en emploie plusieurs. Les invariants sont notés \(\pi_{0}\) et \(\pi_{1}\), comme dans les notes et le tapuscrit, et non \(\Pi_{0}\), \(\Pi_{1}\) comme dans le manuscrit anglais. L'homomorphisme qui mesure le défaut de stricte commutativité est noté \(s\), comme dans le tapuscrit ; les notes l'écrivent \(\sigma\), et parfois \(\Sigma_{\varphi}\) lorsqu'il provient d'une forme bilinéaire \(\varphi\). Enfin la contrainte d'associativité est prise dans le sens usuel aujourd'hui, \(a_{X,Y,Z} : (X \otimes Y) \otimes Z \to X \otimes (Y \otimes Z)\), alors que le manuscrit anglais l'écrit dans l'autre sens.2
Le vocabulaire du dossier est conservé. Une Gr-catégorie est ce qu'on appelle aujourd'hui un 2-groupe, ou groupe catégorique ; une catégorie de Picard est un groupoïde de Picard, c'est-à-dire un 2-groupe symétrique. On garde les premiers noms, qui sont ceux du dossier et de son titre, en rappelant les seconds là où ils servent à chercher.
46–50
Une Gr-catégorie : un groupe dont l'égalité est devenue un isomorphisme
Le manuscrit anglais des pages 46 à 50 est le seul endroit du dossier où les définitions soient données au complet ; on les prend là.3
Une \(\otimes\)-catégorie est une catégorie \(C\) munie d'un bifoncteur covariant \(\otimes : C \times C \to C\). Une contrainte d'associativité est un isomorphisme de trifoncteurs \[ a_{X,Y,Z} : (X \otimes Y) \otimes Z \xrightarrow{\ \sim\ } X \otimes (Y \otimes Z) \] satisfaisant l'axiome du pentagone : pour tous \(X, Y, Z, T\), le diagramme
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\begin{tikzcd}[column sep=tiny, row sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
& ((X \otimes Y) \otimes Z) \otimes T
\arrow[dl, "a_{X \otimes Y{,}Z{,}T}"'] \arrow[dr, "a_{X{,}Y{,}Z} \otimes \mathrm{id}_{T}"] & \\
(X \otimes Y) \otimes (Z \otimes T) \arrow[d, "a_{X{,}Y{,}Z \otimes T}"'] & &
(X \otimes (Y \otimes Z)) \otimes T \arrow[d, "a_{X{,}Y \otimes Z{,}T}"] \\
X \otimes (Y \otimes (Z \otimes T)) & &
X \otimes ((Y \otimes Z) \otimes T) \arrow[ll, "\mathrm{id}_{X} \otimes a_{Y{,}Z{,}T}"]
\end{tikzcd}
commute. Une contrainte de commutativité est un isomorphisme de bifoncteurs \(c_{X,Y} : X \otimes Y \xrightarrow{\sim} Y \otimes X\) tel que \(c_{Y,X} \circ c_{X,Y} = \mathrm{id}_{X \otimes Y}\) ; elle est dite stricte si \(c_{X,X} = \mathrm{id}_{X \otimes X}\) pour tout \(X\). Une contrainte d'unité est un triplet \((1, g, d)\) où \(1\) est un objet et \(g_{X} : X \xrightarrow{\sim} 1 \otimes X\), \(d_{X} : X \xrightarrow{\sim} X \otimes 1\) sont des isomorphismes naturels avec \(g_{1} = d_{1}\). La compatibilité de \(a\) et \(c\) est l'axiome de l'hexagone, celle de \(a\) et de l'unité l'axiome du triangle ; une \(\otimes\)-catégorie munie de \(a\) et de l'unité est dite AU, munie des trois ACU.
Un \(\otimes\)-foncteur \(C \to C'\) est un couple \((F, \check{F})\) formé d'un foncteur \(F\) et d'un isomorphisme de bifoncteurs \(\check{F}_{X,Y} : FX \otimes FY \to F(X \otimes Y)\) ; il est dit associatif, commutatif, unifère selon qu'il respecte \(a\), \(c\), l'unité — l'isomorphisme \(\hat{F} : 1' \simeq F1\) d'un foncteur unifère étant unique lorsqu'il existe. Un \(\otimes\)-morphisme \((F,\check{F}) \to (G,\check{G})\) est un morphisme de foncteurs \(\lambda\) compatible aux \(\check{F}\), \(\check{G}\).
Définition. Une Gr-catégorie est une \(\otimes\)-catégorie AU dont la catégorie sous-jacente est un groupoïde et dont tout objet est inversible.4 Une catégorie de Picard est une Gr-catégorie munie d'une contrainte de commutativité compatible avec sa contrainte d'associativité ; elle est stricte si cette contrainte l'est. Une Gr-catégorie est donc, mot pour mot, un groupe où l'égalité a été remplacée par l'isomorphisme, et une catégorie de Picard un groupe commutatif au même sens.
À une Gr-catégorie \(C\) on attache trois invariants.
- Le groupe \(\pi_{0}(C)\) des classes d'isomorphisme d'objets, la loi étant induite par \(\otimes\).
- Le groupe \(\pi_{1}(C) = \mathrm{Aut}(1_{C})\), qui est commutatif.5
- Une action de \(\pi_{0}(C)\) sur \(\pi_{1}(C)\), qui en fait un \(\pi_{0}(C)\)-module à gauche. Pour \(X\) un objet, les deux isomorphismes \(\gamma_{X} : u \mapsto u \otimes \mathrm{id}_{X}\) et \(\delta_{X} : u \mapsto \mathrm{id}_{X} \otimes u\) de \(\mathrm{Aut}(1)\) sur \(\mathrm{Aut}(X)\) ne coïncident pas en général, et l'action de la classe \(s\) de \(X\) est \(s \cdot u = \delta_{X}^{-1}\gamma_{X}(u)\).
Un épinglage de type \((M,N)\) — \(M\) un groupe, \(N\) un \(M\)-module à gauche — est un couple d'isomorphismes \(\varepsilon_{0} : M \xrightarrow{\sim} \pi_{0}(C)\), \(\varepsilon_{1} : N \xrightarrow{\sim} \pi_{1}(C)\) compatibles aux actions.6 Une flèche entre Gr-catégories épinglées de même type est un \(\otimes\)-foncteur associatif compatible aux épinglages ; une telle flèche est automatiquement une \(\otimes\)-équivalence, de sorte que classer ces objets à équivalence près, c'est compter les composantes connexes de la catégorie qu'ils forment.
40–41
Le théorème de classification
Soit \(C\) une Gr-catégorie d'invariants \(\pi_{0}\), \(\pi_{1}\). Choisissons pour chaque \(a \in \pi_{0}\) un représentant \(L_{a} \in \mathrm{Ob}\,C\), et pour chaque couple un isomorphisme \(\phi_{a,b} : L_{a} \otimes L_{b} \simeq L_{ab}\). Pour trois éléments \(a\), \(b\), \(c\), la contrainte d'associativité \[ (L_{a} \otimes L_{b}) \otimes L_{c} \xrightarrow{\ \sim\ } L_{a} \otimes (L_{b} \otimes L_{c}), \] transportée par \(\phi_{a,b}\), \(\phi_{ab,c}\), \(\phi_{b,c}\) et \(\phi_{a,bc}\), devient un automorphisme de \(L_{abc}\), c'est-à-dire la tensorisation par un élément bien déterminé \(f(a,b,c) \in \pi_{1}\). Les \(\phi\) étant choisis, la donnée de la contrainte d'associativité équivaut donc à celle d'une application \[ f : \pi_{0} \times \pi_{0} \times \pi_{0} \longrightarrow \pi_{1}, \] et l'axiome du pentagone dit exactement que \(f\) est un 3-cocycle de \(\pi_{0}\) à valeurs dans \(\pi_{1}\). L'indétermination sur le système \((\phi_{a,b})\) est celle d'une 2-cochaîne arbitraire \(g\), et remplacer \(\phi\) par \(\phi g\) remplace \(f\) par \(f + \delta g\). Il reste une classe bien définie \[ k(C) \in H^{3}\bigl(\pi_{0}(C),\, \pi_{1}(C)\bigr). \]
Théorème (Sính). L'application \(C \mapsto k(C)\) est une bijection de l'ensemble des classes d'équivalence de Gr-catégories épinglées de type \((M,N)\) sur \(H^{3}(M,N)\). Toute classe se produit, et une Gr-catégorie est donc déterminée, à équivalence près, par le triplet formé du groupe \(M\), du \(M\)-module \(N\) et d'une classe de cohomologie arbitraire dans \(H^{3}(M,N)\).7
La loi de groupe de \(H^{3}\) a de plus une interprétation géométrique, à la Baer : elle correspond à une opération sur les Gr-catégories elles-mêmes.8
39–41
Ce que la classe \(k(C)\) redonne dans les exemples
Le tapuscrit accompagne le théorème de quatre exemples, et c'est là qu'on voit ce qu'il vaut : deux d'entre eux redonnent des invariants classiques, les deux autres en produisent de nouveaux.
Les lacets d'un espace pointé. Soit \((X,x)\) un espace topologique pointé, \(C\) la catégorie dont les objets sont les lacets de \(X\) en \(x\) et les morphismes les classes d'homotopie d'homotopies entre lacets, \(\otimes\) étant la composition des lacets — associative seulement à homotopie près, ce qui est tout le point. Alors \(\pi_{0}(C) = \pi_{1}(X,x)\) et \(\pi_{1}(C) = \pi_{2}(X,x)\), et \(k(C)\) est le premier invariant de Postnikov de \(X\), dans \(H^{3}(\pi_{1}(X), \pi_{2}(X))\).9
Les torseurs sous un faisceau abélien. Si \(F\) est un faisceau abélien sur un topos \(X\), la catégorie des torseurs sous \(F\) munie de la composition de Baer est une catégorie de Picard stricte, d'invariants \(\pi_{0} = H^{1}(X,F)\) et \(\pi_{1} = H^{0}(X,F)\), et \(k(C) = 0\). Les Modules inversibles sur un topos annelé \((X, O_{X})\) en sont le cas \(F = O_{X}^{*}\).
Les auto-équivalences d'une catégorie. Si \(A\) est une catégorie, la sous-catégorie pleine de \(\mathrm{Hom}(A,A)\) formée des équivalences de \(A\) avec elle-même, munie de la composition, est une Gr-catégorie ; \(\pi_{0}\) est le groupe des classes d'isomorphisme d'auto-équivalences, \(\pi_{1}\) le groupe des automorphismes du foncteur identique. Ici \(k(C)\) « semble nouveau », dit le tapuscrit, y compris lorsque \(A\) est la catégorie des bi-Modules inversibles sous un Anneau \(O_{X}\). On peut prendre pour \(A\), plus généralement, un objet d'une 2-catégorie quelconque.
Les bitorseurs, et l'invariant de Mac Lane. Soit \(F\) un faisceau en groupes, non nécessairement commutatifs. Prenant pour \(A\) le champ des \(F\)-torseurs à droite, la Gr-catégorie de ses auto-équivalences s'identifie à celle des bitorseurs sous \(F\) — les faisceaux munis de deux actions de \(F\) qui commutent et font chacune de \(P\) un torseur — la loi étant la composition de Baer. Ses invariants sont \[ \pi_{0} = \mathrm{Autext}(F), \qquad \pi_{1} = Z(F), \] le groupe des automorphismes extérieurs et le centre.10 Et \(k(C)\) n'est autre que l'invariant classique de Mac Lane, l'obstruction à réaliser par une extension de groupes le « noyau » que \(F\) définit.
41–42
Le cas commutatif : les catégories de Picard
Soit \(C\) une catégorie de Picard. Comme Gr-catégorie elle a ses invariants \(\pi_{0}\), \(\pi_{1}\), mais \(\pi_{0}\) est ici commutatif et agit trivialement sur \(\pi_{1}\) ; c'est une condition nécessaire pour qu'une Gr-catégorie porte une structure de Picard. À tout objet \(X\) on associe la symétrie de \(X \otimes X\), qui est un automorphisme de \(X \otimes X\), donc la tensorisation par un élément \(s(X)\) de \(\pi_{1}(C)\), et l'on obtient un homomorphisme canonique \[ s = s(C) : \pi_{0} \longrightarrow {}_{2}\pi_{1}, \] où \({}_{2}\pi_{1}\) est le sous-groupe des éléments annulés par \(2\).
Théorème (Sính). Une catégorie de Picard est déterminée, à équivalence non canonique de catégories de Picard près, par la donnée des groupes commutatifs \(\pi_{0}\) et \(\pi_{1}\) et de l'homomorphisme \(s : \pi_{0} \to {}_{2}\pi_{1}\). Elle est stricte si et seulement si \(s = 0\), et deux catégories de Picard strictes de mêmes invariants \(\pi_{0}\), \(\pi_{1}\) sont équivalentes.11
Une conséquence mérite d'être isolée, parce qu'elle se perd facilement : une équivalence de Gr-catégories entre deux catégories de Picard n'est pas nécessairement compatible avec les contraintes de commutativité, donc n'est pas nécessairement une équivalence de catégories de Picard. La classification « au sens Picard » est strictement plus fine que celle des Gr-catégories.
11–12
La contrainte de commutativité comme torseur
Les notes des pages 11 et 12 disent d'où vient l'invariant \(s\), et la réponse est qu'il est le seul possible. Fixons la contrainte d'associativité et demandons quelles contraintes de commutativité lui sont compatibles. Si \(c\) et \(c'\) en sont deux, leur différence est une application \(\varphi : \pi_{0} \times \pi_{0} \to \pi_{1}\) ; l'axiome de l'hexagone force \(\varphi\) à être bilinéaire, et la relation \(c_{Y,X}c_{X,Y} = \mathrm{id}\) force \(\varphi(x,y) + \varphi(y,x) = 0\). Réciproquement toute telle \(\varphi\) tord \(c\) en une contrainte compatible. Donc :
- les structures de Picard sur une Gr-catégorie donnée forment un torseur sous le groupe \(\mathrm{Bil}^{\mathrm{as}}(\pi_{0}, \pi_{0}; \pi_{1})\) des applications bilinéaires antisymétriques ;
- les structures de Picard strictes en forment un sous-torseur sous le sous-groupe \(\mathrm{Bil}^{\mathrm{alt}}(\pi_{0}, \pi_{0}; \pi_{1})\) des applications bilinéaires alternées, celles pour lesquelles \(\varphi(x,x) = 0\).12
L'application \(\varphi \mapsto (x \mapsto \varphi(x,x))\) envoie \(\mathrm{Bil}^{\mathrm{as}}\) dans \(\mathrm{Hom}(\pi_{0}, {}_{2}\pi_{1})\), de noyau \(\mathrm{Bil}^{\mathrm{alt}}\), et c'est elle qui fait varier \(s\). Tout tient donc à savoir si elle est surjective. Elle l'est :
Lemme (page 4). Soient \(M\), \(N\) deux groupes commutatifs et \(\Sigma : M \to {}_{2}N\) un homomorphisme. Il existe une application bilinéaire antisymétrique \(\varphi : M \times M \to N\) telle que \(\varphi(x,x) = \Sigma(x)\) pour tout \(x\).
En effet \(\Sigma\) est à valeurs dans \({}_{2}N\) et annule donc \(2M\) : il se factorise en une application \(\mathbf{F}_{2}\)-linéaire \(M/2M \to {}_{2}N\). Choisissons une base \((e_{i})_{i \in I}\) du \(\mathbf{F}_{2}\)-espace vectoriel \(M/2M\), posons \(n_{i} = \Sigma(e_{i})\), et \[ \varphi(e_{i}, e_{j}) = \begin{cases} 0 & \text{si } i \neq j,\\ n_{i} & \text{si } i = j, \end{cases} \] prolongée par bilinéarité. Alors \(\varphi(x,y) + \varphi(y,x) = 2\varphi(x,y) = 0\) puisque les valeurs sont dans \({}_{2}N\), et \(\varphi(x,x) = \sum_{i} x_{i}^{2} n_{i} = \sum_{i} x_{i} n_{i} = \Sigma(x)\) puisque \(x_{i}^{2} = x_{i}\) dans \(\mathbf{F}_{2}\).13
Corollaire (page 4). Toute catégorie de Picard devient stricte en changeant sa seule contrainte de commutativité. En particulier, comme Gr-catégorie elle est splittée : \(k(C) = 0\) pour toute catégorie de Picard.14
D'où l'énoncé de la page 12, où il faut rétablir deux hypothèses que la page laisse implicites : une Gr-catégorie \(C\) admet une structure de catégorie de Picard si et seulement si \(\pi_{0}(C)\) est commutatif, agit trivialement sur \(\pi_{1}(C)\), et \(k(C) = 0\) ; et elle admet alors aussi une structure de Picard stricte.15
2–4
Multiplier par un groupe, et tordre
Les pages 2 et 4 fabriquent des catégories de Picard à partir d'une donnée bilinéaire, et c'est la construction dont le lemme ci-dessus est le moteur.
Soit \(C\) une Gr-catégorie et \(\Gamma\) un groupe. On regarde \(\Gamma\) comme catégorie discrète d'ensemble sous-jacent \(\Gamma\), la loi du groupe définissant un \(\otimes\) d'associativité stricte, et l'on forme \(\Gamma \times C\). On a \[ \pi_{0}(\Gamma \times C) = \Gamma \times \pi_{0}(C) \xrightarrow{\ p\ } \pi_{0}(C), \qquad \pi_{1}(\Gamma \times C) = \pi_{1}(C), \qquad k_{\Gamma \times C} = p^{*}(k_{C}). \] Si \(\Gamma\) est commutatif il porte une contrainte de commutativité, et si de plus \(C\) est de Picard, \(\Gamma \times C\) l'est.
Donnons-nous alors une application bilinéaire antisymétrique \(\varphi : \Gamma \times \Gamma \to \pi_{1}(C)\). Elle se relève en \(\overline{\varphi}\bigl((\alpha,x),(\beta,y)\bigr) = \varphi(\alpha,\beta)\) sur \(\pi_{0}(\Gamma \times C)\), laquelle est encore bilinéaire antisymétrique, et tord la contrainte de commutativité de \(\Gamma \times C\). La catégorie de Picard obtenue est notée \(\Gamma \times^{\varphi} C\) ; elle a les mêmes \(\pi_{0}\) et \(\pi_{1}\) que \(\Gamma \times C\), et diffère d'elle exactement par \(s\), qui a été augmenté de \(\alpha \mapsto \varphi(\alpha,\alpha)\).
32–32
Les droites graduées, ou le plus petit exemple non strict
La page 32 donne l'exemple, sous le titre « catégorie de Picard-type non stricte ». Soit \(A\) un anneau commutatif unitaire avec \(2 \cdot 1_{A} \neq 0\). Les objets de \(C\) sont les \(A\)-modules gradués modulo \(2\) munis d'une base formée d'un élément, mais donnée seulement au signe près — soit deux éléments échangés par \(x \mapsto -x\), formant chacun une base. Les morphismes sont les homomorphismes gradués \(\varphi : L \to M\) envoyant la base sur la base ; le produit est le produit tensoriel gradué, avec pour base l'ensemble des \(x \otimes y\) ; la contrainte d'associativité est l'habituelle ; et la contrainte de commutativité est la règle de Koszul.
On a \(\pi_{0}(C) = \mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\), le degré, et \(\pi_{1}(C) = \{\pm 1\} \cong \mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\) — c'est ici que sert l'hypothèse \(2 \cdot 1_{A} \neq 0\), sans laquelle \(-1 = 1\) et \(\pi_{1}\) serait nul.16 Et \(s\) est l'identité de \(\mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\) : une droite de degré impair, échangée avec elle-même, donne \(-1\). C'est donc, par le théorème de la page 42, la plus petite catégorie de Picard non stricte, et à équivalence près la seule de ces invariants.
La page ajoute une « description alternative » : \(C = (\mathbf{Z}/2\mathbf{Z}) \times C_{0}\), le premier facteur catégorie discrète et le second la catégorie des torseurs sous \(\mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\). Cette description est exacte comme description de la catégorie et de son \(\otimes\), mais elle ne rend pas la structure de Picard : le produit \(\Gamma \times C_{0}\) est strict, et l'exemple est sa torsion \(\Gamma \times^{\varphi} C_{0}\) au sens de la page 4, avec \(\Gamma = \mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\) et \(\varphi\) l'accouplement de Koszul.17
Le même exemple avec une graduation par \(\mathbf{Z}\) au lieu de \(\mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\) a pour invariants \(\pi_{0} = \mathbf{Z}\), \(\pi_{1} = \mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\) et \(s\) la réduction modulo \(2\) ; en langue d'aujourd'hui, c'est le tronqué en degré \(1\) du spectre des sphères, et \(s\) est la multiplication par \(\eta\). On le retrouvera plus bas comme enveloppe de Picard des \(\mathbf{Z}\)-modules projectifs de type fini.
50–52
La résolution explicite de Sính
Le manuscrit anglais donne, aux pages 51 et 52, la forme calculatoire de la classification, et c'est le seul endroit du dossier où elle soit écrite. On y introduit deux complexes de groupes abéliens libres au-dessus de \(M\), \[ L_{\cdot}(M) : L_{3}(M) \to L_{2}(M) \to L_{1}(M) \to L_{0}(M) \to M, \] et de même \({}'L_{\cdot}(M)\), avec \[ L_{0} = {}'L_{0} = \mathbf{Z}[M], \qquad L_{1} = {}'L_{1} = \mathbf{Z}[M \times M], \qquad L_{2} = {}'L_{2} = \mathbf{Z}[M^{3}] + \mathbf{Z}[M^{2}], \] \[ {}'L_{3} = \mathbf{Z}[M^{4}] + \mathbf{Z}[M^{3}] + \mathbf{Z}[M^{2}], \qquad L_{3} = {}'L_{3} + \mathbf{Z}[M], \] les différentielles étant celles de la barre, plus \(d_{2}[x,y] = [x,y] - [y,x]\), \(d_{3}[x,y] = [x,y] + [y,x]\), et — dans \(L_{\cdot}\) seulement — \(d_{3}[x] = [x,x]\). On obtient une bijection canonique entre les classes d'équivalence de catégories de Picard épinglées de type \((M,N)\) et \(H^{2}\bigl(\mathrm{Hom}({}'L_{\cdot}(M), N)\bigr)\) ; et l'exactitude de \(L_{\cdot}(M)\) donne la trivialité de la classification des strictes.
Les deux complexes ne diffèrent que par le générateur \([x]\) en degré \(3\), de différentielle \([x,x]\), et ce générateur est la strictesse : imposer \(c_{X,X} = \mathrm{id}\), c'est annuler la diagonale. D'où la lecture moderne des deux énoncés. \(L_{\cdot}(M)\) est une résolution libre de \(M\), donc \(H^{2}(\mathrm{Hom}(L_{\cdot}(M),N)) = \mathrm{Ext}^{2}_{\mathbf{Z}}(M,N)\), qui est nul parce qu'un groupe abélien a une résolution libre de longueur \(1\) : les catégories de Picard strictes de type \((M,N)\) sont donc toutes équivalentes, non par accident mais parce que \(\mathbf{Z}\) est de dimension homologique \(1\). Et \(H^{2}(\mathrm{Hom}({}'L_{\cdot}(M),N)) \cong \mathrm{Hom}(M, {}_{2}N)\), ce que les notes énoncent directement page 11. On verra plus bas, page 17, ce que devient la première de ces deux vérités lorsqu'on quitte le point pour un topos : \(\mathrm{Ext}^{2}\) n'y est plus nul, et il apparaît là où on l'attend.18
7–10
La face géométrique : représentations, 2-gerbes, noyaux
Les pages 7 à 10 donnent de la classification une seconde lecture, où la classe \(k(C)\) n'est plus le résultat d'un calcul de cocycles mais la classe d'un objet géométrique. Elles procèdent en trois temps.
Représentations d'un ensemble simplicial
Soient \(K\) un ensemble simplicial et \(P\) une \(\otimes\)-catégorie AU. Une représentation \(\Lambda\) de \(K\) dans \(P\) est la donnée d'un objet \(\Lambda(u) \in P\) pour chaque \(u \in K_{1}\) ; pour chaque \(\sigma \in K_{2}\), d'un isomorphisme \[ \Lambda(d_{2}\sigma) \otimes \Lambda(d_{0}\sigma) \simeq \Lambda(d_{1}\sigma) ; \] et pour chaque \(\Delta \in K_{3}\), de la condition de cohérence qui fait commuter le pentagone associé.19
La composée \(K_{1} \to P \to \pi_{0}(P) = G\) définit un homomorphisme \(\alpha\), d'où \(\overline{\alpha} : K_{1} \to \mathrm{Aut}(\pi_{1}(P))\) et un système local \(\overline{M} = (M, \overline{\alpha})\) sur \(K\), où \(M = \pi_{1}(P)\). Le problème est de classer, \(K\), \(P\) et \(\alpha\) étant fixés, les représentations correspondantes ; la réponse annoncée est qu'elles forment une 2-catégorie qui est un 2-torseur sous une 2-catégorie de Picard stricte d'invariants \[ H^{2}(K, \overline{M}), \qquad H^{1}(K, \overline{M}), \qquad H^{0}(K, \overline{M}), \] contravariante en \(K\) et covariante en \(P\). On la note \(\mathrm{Rep}(K; P, \alpha)\). Les pages 20 à 23, plus bas, démontrent cet énoncé dans le cas qui sert : celui où \(K\) est le nerf d'une catégorie.
La 2-gerbe attachée à une Gr-catégorie
Soit \(P\) une Gr-catégorie d'invariants \(G = \pi_{0}(P)\) et \(M = \pi_{1}(P)\). On lui associe un objet sur le topos classifiant \(B_{G}\) : à tout \(G\)-ensemble \(X\), on attache le nerf \(\mathcal{X}\) du groupoïde d'action — dont les objets sont les points de \(X\) et les flèches \(G \times X\) — muni de \(\alpha_{X} : \mathrm{Fl}\,\mathcal{X} = G \times X \to G\) la projection, et l'on pose \[ \widetilde{P}(X) = \mathrm{Rep}(\mathcal{X}; P, \alpha_{X}). \] C'est contravariant en \(X\), c'est un 2-champ, et c'est une 2-gerbe liée par le faisceau \(M_{B_{G}}\) défini par l'action de \(G\) sur \(M\).
Énoncé (page 8). \(G\) et le \(G\)-module \(M\) étant fixés, cette construction est une équivalence entre la 3-catégorie des Gr-catégories épinglées par \((G,M)\) et la 3-catégorie des 2-gerbes sur \(B_{G}\) liées par \(M_{B_{G}}\).20
Sur les morphismes : si \(u : G \to G'\) et \(v : M \to M'\) sont compatibles aux actions, les \(\otimes\)-homomorphismes \(P \to P'\) au-dessus de \((u,v)\) forment une 2-catégorie, qui est un 2-pseudo-torseur sous une 2-catégorie de Picard d'invariants \(H^{2}(G,M')\), \(H^{1}(G,M')\), \(H^{0}(G,M')\) ; ce 2-pseudo-torseur est équivalent à celui des homomorphismes de 2-gerbes correspondants, et l'obstruction à ce qu'il ait un objet est dans \(H^{3}(G,M')\) — c'est la différence des images canoniques des classes de \(P\) et de \(P'\).
Tout ceci se transporte aux Gr-champs sur un topos \(S\) : si \(G\) est un groupe sur \(S\) et \(M\) un \(G\)-Module sur \(S\), on interprète tout en termes de 2-gerbes relatives sur \(B_{G}\) au-dessus de \(S\), c'est-à-dire de 2-gerbes sur \(B_{G}\) trivialisées sur \(S\) par \(S \simeq B_{e} \to B_{G}\). La page note que l'étage inférieur du même dictionnaire — les 1-gerbes relatives sur \(B_{G}\) — répond aux extensions de \(G\) par \(M\), et que le cas d'un \(M\) non commutatif reste à traiter.
Les noyaux de Mac Lane
La page 10 boucle avec la théorie classique. Soit \(F\) un groupe et \[ \varphi : G \longrightarrow \mathrm{Autext}(F) \] un homomorphisme — se donner \(\varphi\), c'est se donner un lien sur \(B_{G}\). On lui associe une Gr-catégorie \(P(\varphi)\) d'invariants \(G\) et \(M = Z(F)\), comme image inverse par \(\varphi\) de la Gr-catégorie \(P(F)\) des bitorseurs sous \(F\), dont on a vu que les invariants sont \(\mathrm{Autext}(F)\) et \(Z(F)\). Les trivialisations de \(P(\varphi)\) correspondent alors aux réalisations de \(\varphi\) par une extension de \(G\) par \(F\) subordonnée à \(\varphi\), et l'on retrouve ainsi l'obstruction de Mac Lane dans \(H^{3}(G,M)\).
La page pose ensuite une question qu'il faut lire pour ce qu'elle est : que toute classe de \(H^{3}(G,M)\) s'obtienne à partir d'un noyau ne relève pas, dit-elle, d'une logique générale. Le fait, lui, est un théorème d'Eilenberg et Mac Lane ; ce que la page demande n'est pas le fait mais la raison.21
18–19
Les splittages, et la Gr-catégorie \(C_{0}\)
Reste à dire ce que sont les trivialisations. Soit \(C\) une Gr-catégorie d'invariants \(G\), \(M\). On note \(C_{0}\) la Gr-catégorie splittée de mêmes invariants : \[ \mathrm{Ob}\,C_{0} = G, \qquad \mathrm{Fl}\,C_{0} = G \times M \rightrightarrows G, \qquad s = b = \mathrm{pr}_{1}, \] \[ (g,m) \cdot (g,m') = (g, m+m'), \qquad (g,m) \otimes (g',m') = (gg',\, m + g \cdot m'), \qquad a_{g,g',g''} = \mathrm{id}. \] Un splittage de \(C\) est une équivalence de Gr-catégories épinglées \(C_{0} \to C\), ce qui revient à la donnée d'un système \(L : G \to \mathrm{Ob}\,C\) et \(\varphi : G \times G \to \mathrm{Fl}\,C\) comme au paragraphe de la classification.22
Les splittages de \(C\) forment une catégorie, qui est un 1-torseur sous la Gr-catégorie \(\mathrm{Aut}(C_{0})\) des auto-équivalences épinglées de \(C_{0}\) ; elle est non vide exactement quand \(k(C) = 0\). Et les invariants de \(\mathrm{Aut}(C_{0})\) se lisent tout de suite :
- ses objets sont les 2-cochaînes \(\varphi : G \times G \to M\) qui sont des 2-cocycles — la contrainte d'associativité de \(C_{0}\) étant triviale, dire que \((\mathrm{id}, \varphi)\) est un \(\otimes\)-foncteur, c'est dire \(\delta\varphi = 0\) ;23
- ses flèches \(\varphi \to \psi\) sont les 1-cochaînes de cobord \(\psi - \varphi\) ;
- d'où \(\pi_{0}(\mathrm{Aut}\,C_{0}) = H^{2}(G,M)\) et \(\pi_{1}(\mathrm{Aut}\,C_{0}) = Z^{1}(G,M)\).
L'ensemble des splittages à isomorphisme près est donc un torseur sous \(H^{2}(G,M)\), et chacun a \(Z^{1}(G,M)\) pour groupe d'automorphismes : c'est, sous le dictionnaire ci-dessus, la description usuelle de l'espace des trivialisations d'une 2-gerbe.
La fin de la page 19 fait la même chose au-dessus d'un \(G\)-ensemble \(X\) : on y construit une 2-catégorie \(S(C,X)\) dont les 0-objets sont les systèmes associant un \(L(x,g) \in \mathrm{Ob}\,C\) à chaque couple \((x,g)\) et un isomorphisme \[ L(x,g) \otimes L(gx, g') \simeq L(x, g'g) \] à chaque triplet. C'est mot pour mot \(\mathrm{Rep}(\mathcal{X}; C, \alpha_{X})\) de la page 8, écrit en clair : la composée de \(x \xrightarrow{g} gx \xrightarrow{g'} g'gx\) est \(x \xrightarrow{g'g} g'gx\), et l'isomorphisme est celui d'une représentation du nerf du groupoïde d'action.
20–23
Extensions d'une catégorie par une Gr-catégorie
Les pages 20 à 23 sont le calcul qui soutient l'énoncé de la page 7. On y remplace le groupe par une catégorie quelconque.
Définition (page 20). Soient \(\Gamma\) une catégorie et \(M\) un groupe. Une extension de \(\Gamma\) par \(M\) est la donnée, pour toute flèche \(u\) de \(\Gamma\), d'un \(M\)-bitorseur \(P_{u}\) ; pour tout couple de flèches composables, d'un isomorphisme \(\varphi_{u,v} : P_{u} \otimes P_{v} \simeq P_{uv}\) ; et de la commutativité, pour trois flèches composables, du pentagone reliant les deux parenthésages.
Le NB de la page dit ce qui compte : au lieu de \(M\) on peut se donner directement une Gr-catégorie \(\widetilde{P}\) — celle des \(M\)-bitorseurs, par exemple — et c'est la bonne généralité. Les invariants sont alors un homomorphisme \(\alpha : \mathrm{Fl}(\Gamma) \to \pi_{0}(\widetilde{P})\), qui vaut \(\mathrm{Autext}(M)\) dans le cas des bitorseurs, et une classe \(c \in H^{2}(\Gamma; \widetilde{P})\) — un \(H^{2}\) non commutatif, en général dépourvu d'élément neutre.24
Une 2-extension remplace les bitorseurs \(P_{u}\) par des \(M\)-gerbes, les isomorphismes \(\varphi_{u,v}\) par des équivalences, et la commutativité du pentagone par un isomorphisme \(\alpha_{u,v,w}\) entre les deux composés. Il faut alors, et alors seulement, un axiome de plus, pour quatre flèches composables : que tous les isomorphismes \[ \bigl(\cdots((P_{u_{1}} \otimes P_{u_{2}}) \otimes P_{u_{3}}) \cdots\bigr) \longrightarrow P_{u_{1}u_{2}\cdots u_{n}} \] déduits des \(\varphi\) et de l'associativité forment un système transitif.25
La 2-catégorie des \(\alpha\)-extensions
Soient \(\Gamma\) une catégorie, \(P\) une Gr-catégorie, et \(\alpha : \mathrm{Fl}(\Gamma) \to \pi_{0}(P)\) un homomorphisme, de composé \(\overline{\alpha}\) dans \(\mathrm{Aut}(\pi_{1}(P))\). La page 23 décrit la 2-catégorie des extensions de \(\Gamma\) par \(P\) subordonnées à \(\alpha\) :
- ses 0-objets sont ces extensions ;
- ses 1-objets \(\{P_{u}, \varphi_{u,v}\} \to \{P'_{u}, \varphi'_{u,v}\}\) sont les systèmes d'homomorphismes \(\lambda(u) : P_{u} \to P'_{u}\) faisant commuter le carré
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\begin{tikzcd}[column sep=normal, row sep=small, nodes={font=\scriptsize}]
P_u \otimes P_v \arrow[r, "\varphi_{u{,}v}"]
\arrow[d, "\lambda(u) \otimes \lambda(v)"'] & P_{uv} \arrow[d, "\lambda(uv)"] \\
P'_u \otimes P'_v \arrow[r, "\varphi'_{u{,}v}"'] & P'_{uv}
\end{tikzcd}
- et ses 2-objets, de \(\lambda\) à \(\mu\), sont les 0-cochaînes \(m\) sur \(\Gamma\) à valeurs dans \(\pi_{1}(P)\) dont le cobord réalise le passage de l'un à l'autre.
Le calcul qui donne l'énoncé est celui-ci. Si \(\{\lambda(u)\}\) est un 1-objet, tous les autres sont de la forme \(\lambda(u) \otimes f(u)\) avec \(f : \mathrm{Fl}\,\Gamma \to \pi_{1}(P)\) vérifiant \[ f(uv) = f(u) \cdot \bigl(\alpha(u) \cdot f(v)\bigr), \] c'est-à-dire \(f \in Z^{1}\bigl(\Gamma, (\pi_{1}(P), \overline{\alpha})\bigr)\) ; l'ensemble des 1-objets est donc un pseudo-torseur sous \(Z^{1}\). Et \(\mu = \lambda \otimes f\) est reliée à \(\lambda\) par les \(m\) tels que \(f = \delta m\), où \((\delta m)(u) = m(y) - \alpha(u) \cdot m(x)\) pour \(u : x \to y\).26
En passant aux classes d'isomorphisme, on obtient exactement ce que la page 7 annonçait : la 2-catégorie des \(\alpha\)-extensions est un 2-pseudo-torseur d'invariants \(H^{2}\), \(H^{1}\), \(H^{0}\) de \(\Gamma\) à valeurs dans le système local \((\pi_{1}(P), \overline{\alpha})\). Une extension de \(\Gamma\) par \(P\) subordonnée à \(\alpha\) est une représentation du nerf de \(\Gamma\) dans \(P\) ; les deux énoncés sont le même.27
13–17
Le passage au topos : les champs de Picard
Les pages 13 à 17 refont toute la théorie commutative au-dessus d'un topos \(S\), où \(\pi_{0}\) et \(\pi_{1}\) deviennent des faisceaux abéliens \(M\), \(N\). Le cadre est celui de Deligne : les champs de Picard stricts sur \(S\) correspondent aux complexes de la catégorie dérivée \(D(\mathrm{Ab}(S))\) concentrés en deux degrés, et leurs \(\mathrm{Hom}\) aux \(R\mathrm{Hom}\) tronqués. Ce que le dossier ajoute est le cas non strict, où le triplet \((M, N, \sigma : M \to {}_{2}N)\) remplace le couple.
Les foncteurs. Soient \(P\), \(P'\) des champs de Picard épinglés par \((M,N,\sigma)\) et \((M',N',\sigma')\), et un homomorphisme de triplets fixé. Le champ des \(\otimes\)-foncteurs AUC \(P \to P'\) qui l'induisent est un 1-torseur sous le champ de Picard strict d'invariants \(\mathrm{Ext}^{1}(M,N')\) et \(\mathrm{Hom}(M,N')\), obtenu par troncature de \(R\mathrm{Hom}(M,N')\). Trois conséquences, que la page tire successivement :
- deux foncteurs induisant le même homomorphisme de triplets ne sont pas nécessairement isomorphes ; ils le sont si \(\mathrm{Ext}^{1}(S; M,N') = 0\), et localement isomorphes si le faisceau \(\underline{\mathrm{Ext}}^{1}(M,N')\) est nul ;
- tout homomorphisme de triplets n'est pas nécessairement induit ; l'obstruction est dans \(\mathrm{Ext}^{2}(S; M,N')\), elle s'annule localement, et vit donc dans \(H^{0}(S, \underline{\mathrm{Ext}}^{2}(M,N'))\) ;
- et pour \((M,N,\sigma)\) fixé, les champs de Picard de ces invariants forment une 2-catégorie qui est un 2-pseudo-torseur sous celle des champs de Picard stricts d'invariants \((M,N)\) : la « différence » de deux d'entre eux est un champ de Picard strict d'invariants \(M\), \(N\), c'est-à-dire une classe de \(\mathrm{Ext}^{2}(S; M,N)\).
Ce dernier point est exactement le dictionnaire de Deligne lu à l'envers : un complexe concentré en deux degrés, de cohomologies \(N\) et \(M\), s'inscrit dans un triangle distingué \(N[1] \to K \to M \to N[2]\), et de tels complexes sont classés par \(\mathrm{Hom}_{D}(M, N[2]) = \mathrm{Ext}^{2}(M,N)\).
L'existence. Reste à savoir quels triplets \((M,N,\sigma)\) proviennent effectivement d'un champ de Picard, et c'est la question à laquelle le lemme de la page 4 répondait sur le point. Elle est claire si \(\sigma\) est la restriction d'une application bilinéaire antisymétrique \(M \times M \to N\), donc si \(M/2M\) est un faisceau « libre », par exemple si \(M\) est libre sur \(\mathbf{Z}\). En général, choisissons une présentation \(0 \to R \to L \xrightarrow{p} M \to 0\) avec \(L\) tel que \(\sigma \circ p\) soit réalisable par un champ \(P\), muni d'une classe de \(\mathrm{Ext}^{2}(S; L,N)\). La restriction de \(P\) à \(R\) définit une classe de \(\mathrm{Ext}^{2}(S; R,N)\), déterminée modulo les images des éléments de \(\mathrm{Ext}^{2}(S; L,N)\), dont l'image \[ \omega(\sigma) \in \mathrm{Ext}^{3}(S; M,N) \] est canoniquement déterminée ; et \(\omega(\sigma) = 0\) si et seulement si l'on peut choisir \(P\) tel que \(P|_{R}\) soit splitté, c'est-à-dire tel que \(P\) provienne d'un champ d'invariants \(M\), \(N\). On vérifie que \(\omega(\sigma)\) ne dépend pas de la présentation choisie, qu'elle est fonctorielle en \(M\) et \(N\), et compatible aux images inverses par morphismes de topos.
Et l'obstruction est nulle. La page 16 conclut par l'argument d'universalité : on se place sur le topos classifiant \(B\) de la donnée \(\sigma : M \to {}_{2}N\), où \(\mathrm{Ext}^{i}(B; M,N) = 0\) pour \(i > 0\) ; en particulier \(\omega(\sigma) \in \mathrm{Ext}^{3}(B;M,N) = 0\), et la fonctorialité transporte cette nullité partout. Tout triplet \((M,N,\sigma)\) provient donc d'un champ de Picard.28
Le bilan de la page 17. Soit \(\mathcal{P}\) la 2-catégorie des champs de Picard sur \(X\) épinglés par \((M,N)\), munie de la composition de Baer. Ses invariants sont \[ 0 \longrightarrow \mathrm{Ext}^{2}(M,N) \longrightarrow \pi_{0}(\mathcal{P}) \longrightarrow \mathrm{Hom}(M, {}_{2}N) \longrightarrow 0, \] \[ \pi_{1}(\mathcal{P}) = \mathrm{Ext}^{1}(M,N), \qquad \pi_{2}(\mathcal{P}) = \mathrm{Hom}(M,N), \] où \(\pi_{0}\) est le groupe des objets à équivalence près, \(\pi_{1}\) celui des classes d'isomorphie d'auto-équivalences d'un objet, et \(\pi_{2}\) celui des automorphismes du foncteur identique d'un objet.29
C'est le point où toutes les pages du dossier se recoupent. La suite exacte dit que \(\pi_{0}(\mathcal{P})\) est une extension de la classification par \(\sigma\) — celle de Sính — par le groupe \(\mathrm{Ext}^{2}(M,N)\) qui mesure les champs stricts. Sur le topos ponctuel, \(\mathrm{Ext}^{2}_{\mathbf{Z}}(M,N) = 0\) et la suite donne \(\pi_{0}(\mathcal{P}) \cong \mathrm{Hom}(M, {}_{2}N)\) : on retrouve exactement l'énoncé des pages 11 et 42. Et \(\pi_{1} = \mathrm{Ext}^{1}(M,N)\), \(\pi_{2} = \mathrm{Hom}(M,N)\) sont les deux invariants que la page 11 attribuait déjà à la catégorie de Picard sous laquelle les équivalences forment un torseur. Ce qui, sur le point, était un théorème sans reste devient sur un topos une suite exacte à deux termes, et le terme nouveau est exactement l'obstruction homologique que le point n'avait pas.
31–37
Suites de fibrations et tours de lacets
Trois feuilles du dossier — les pages 31, 35 et 37 — sont des feuilles de calcul sans prose, couvertes de treillis de suites de fibrations. Elles ne sont pas restituées ici sous leur forme graphique, et c'est une décision qu'il vaut mieux énoncer que taire.30
Ce qu'elles disent est ceci. Une fibration \(F \to X \to S\) dans un cadre pointé engendre sa suite de Puppe, \[ \cdots \to \Omega^{2}S \to \Omega F \to \Omega X \to \Omega S \to F \to X \to S, \] et les pages la font proliférer dans deux directions à la fois : chaque rangée d'un treillis est une telle suite, chaque colonne en est une autre, et chaque bloc de rangées reprend le précédent après application de \(\Omega\). La page 37 fait la même chose pour un carré \(X_{ij}\) : les suites de fibrations des lignes et des colonnes s'engrènent, chaque tour de trois rangées reprenant le précédent sous \(\Omega\). C'est le calcul qui organise, en langue d'aujourd'hui, la suite spectrale d'une tour de fibrations.
La page 35 en donne la version attachée à des flèches composables \(A \xrightarrow{f} B \xrightarrow{g} C \xrightarrow{h} D\) : les fibres \(\Gamma_{f}\), \(\Gamma_{gf}\), \(\Gamma_{hgf}\), … y sont reliées par des suites qui se déduisent l'une de l'autre par \(\Omega\) d'un côté et par \(\Sigma\) de l'autre. C'est l'axiome de l'octaèdre sous sa forme itérée : la fibre d'une composée s'inscrit dans une suite de fibrations avec les deux fibres.
La même page énonce en clair, au centre, le critère pour qu'un carré soit cartésien au sens homotopique. Étant donné \(Z\) au-dessus de \(S\) avec ses deux projections \(p\), \(q\) vers \(X\) et \(Y\), sont équivalentes les conditions : \(\Gamma_{g} \to \Gamma_{f}\) est un isomorphisme ; \(\Gamma_{p} \to \Gamma_{g}\) en est un ; et la propriété universelle faible — pour tout \(T\) muni de \(p' : T \to X\), \(q' : T \to Y\) avec \(fp' = gq'\), il existe \(u : T \to Z\) avec \(p' = pu\) et \(q' = qu\), sans que \(u\) soit nécessairement unique.31
Enfin, cerclée au bas de la page 35, une remarque qui vaut plus que le calcul qui l'entoure : se donner le foncteur \(\Omega\) et une notion de suite distinguée \(\Omega S \to F \to X \to S\), avec ses axiomes. C'est le programme d'une axiomatisation du cadre où toutes ces suites vivent — la moitié « fibres » de ce qui deviendra la structure des catégories stables et, dans le vocabulaire plus tardif de Grothendieck lui-même, des dérivateurs. La page n'écrit pas les axiomes.
25–29
Le programme des pages 25 à 29
Les pages 25 à 29 sont d'une autre nature que tout le reste : une liste numérotée de onze points, d'une écriture très abrégée, qui est un programme de travail. On la restitue dans son ordre.
- Les \(n\)-catégories, strictes ou non, et les \(n\)-foncteurs ; elles forment une \((n{+}1)\)-catégorie dont les \(\mathrm{Hom}\) sont des \(n\)-catégories ; notion de \(i\)-fidélité, la \((n{+}1)\)-fidélité s'appelant \(n\)-équivalence. Une Gr-catégorie « est » une 2-catégorie à un seul 0-objet. Il y a des chances, dit la page, que les non strictes se ramènent aux strictes.
- Les exemples venus des structures simpliciales, et le cœur du point : pour \(A\) une catégorie et \(C\) une catégorie, se donner un \(\mathrm{Hom}\) interne bifonctoriel à valeurs dans \(\hat{C}\) équivaut à se donner un foncteur \(\hat{C} \to \mathrm{Hom}_{!}(\hat{A}, \hat{A})\) commutant aux limites inductives, la composition des \(\mathrm{Hom}\) correspondant à la multiplicativité de ce foncteur et l'associativité à sa compatibilité.32 Pour \(C\) la catégorie des ensembles finis totalement ordonnés non vides, \(\hat{C}\) est celle des ensembles simpliciaux, on dispose dans les \(\mathrm{Hom}\) de notions d'homotopie, et l'on associe à \(A\) des \(n\)-catégories pour tout \(n\) — construction facile si les \(\mathrm{Hom}\) sont de Kan.33 La page ajoute, sous un numéro 2\('\), les topos de Quillen et l'interprétation des \(n\)-catégories strictes comme structures simpliciales particulières.
- Les \(n\)-catégories fibrées et les \(n\)-champs sur un site ou un topos : équivalence entre \(n\)-champs sur un site et sur le topos associé ; \(n\)-champ enveloppant d'une \(n\)-catégorie fibrée ; existence des images inverses, déduites des images directes par la formule d'adjonction.
- Les \(n\)-champs de profondeur \(\geq i\) le long d'un fermé.
- Les formules de changement de base, d'une topologie ordinaire à une topologie étale.
- Les théorèmes du type de Lefschetz, en topologie étale ou dans l'analytique complexe.
- Les \(n\)-champs localement constants : un morphisme de topos \(f : X \to Y\) est une équivalence d'homotopie si et seulement si il induit une équivalence \(\Gamma(Y,A) \simeq \Gamma(X, f^{*}A)\) pour tout \(n\)-champ localement constant \(A\) — d'où l'idée qu'un type d'homotopie de topos est reconnu par la donnée, pour tout \(n\), de la \((n{+}1)\)-catégorie des \(n\)-champs localement constants, avec les foncteurs de passage entre étages ; dans le cadre d'Artin et Mazur, avec les restrictions de constructibilité voulues.
- Les structures algébriques sur les \(n\)-catégories et \(n\)-champs : Gr-structures, structures de Picard, de Picard stricte, torseurs, et leur stabilité par images directes et inverses.
- La \((n{+}1)\)-catégorie des \(n\)-champs de Picard stricts sur \(X\) est équivalente à la sous-catégorie pleine de \(D(\mathrm{Ab}(X))\) formée des complexes concentrés en \(n{+}1\) degrés consécutifs ; les opérations, images directes et inverses se correspondent, à une troncature près pour l'image directe, et les \(\mathrm{Hom}\) correspondent aux \(R\mathrm{Hom}\) tronqués.34 La page ajoute qu'il y aurait lieu d'interpréter géométriquement les objets tronqués de \(D(\mathrm{Mod}(O))\) pour \(O\) un Anneau sur \(X\), ainsi que \(Rf_{*}\), \(Lf^{*}\) et \(R\mathrm{Hom}\), et de lire les \(\otimes^{L}\) comme des accouplements universels de catégories de Picard.
- L'étude des \(n\)-Gr-champs. Le cas \(n = 1\) est fait, pour \(X\) quelconque ; pour \(n = 2\) et \(X\) le topos ponctuel, la page ne sait quoi dire.35
- Le \(n\)-champ de Picard enveloppant d'un \(n\)-\(\otimes\)-champ ACU, dont les invariants \(\pi_{i}\) seraient les faisceaux \(K_{i}(A)\).
Et la page 29 pose la question ouverte : que dire de la structure des \(n\)-champs de Picard non stricts ? Le cas \(n = 1\) se voit — c'est tout ce qui précède — mais rien pour \(n \geq 2\).
Deux de ces points ont trouvé leur réponse, et il vaut de dire laquelle. Le point 11 est le théorème de complétion en groupe : la construction enveloppante d'une catégorie monoïdale symétrique est son spectre de K-théorie, et ses \(\pi_{i}\) sont bien les \(K_{i}\) — ce que Segal et May établissent, par les \(\Gamma\)-espaces et par les opérades \(E_{\infty}\), dans les années mêmes du dossier. Et la question de la page 29 se reformule ainsi : les \(n\)-champs de Picard non stricts sont les spectres connectifs \(n\)-tronqués, dont la structure est celle de leur tour de Postnikov, avec des invariants de Postnikov stables ; le cas \(n = 1\) n'a qu'un seul invariant, et c'est le \(s\) des pages 12 et 42, autrement dit la multiplication par \(\eta\). C'est précisément parce que \(s\) ne s'annule pas que le point 9 doit se restreindre aux champs stricts, qui sont les modules sur \(\mathbf{Z}\) — et donc les complexes.
42–44
L'enveloppe de Picard : \(K^{0}\) et \(K^{1}\)
Le dernier tiers du tapuscrit résout un problème universel, et c'est là que le dossier rejoint la K-théorie.
Soient \(C\) une \(\otimes\)-catégorie AUC et \(S\) une partie de \(\mathrm{Ob}\,C\). On cherche à envoyer \(C\), par un \(\otimes\)-foncteur AUC, dans une \(\otimes\)-catégorie AUC \(G\) de manière que \(F(X)\) soit inversible pour tout \(X \in S\), et universellement. Le résultat principal est que ce problème a toujours une solution, notée \(S^{-1}C\), et que pour toute \(G\) le foncteur naturel \[ \mathrm{Hom}_{\otimes \mathrm{AUC}}(S^{-1}C, G) \longrightarrow \mathrm{Hom}^{S}_{\otimes \mathrm{AUC}}(C, G) \] est un isomorphisme de catégories, l'exposant \(S\) désignant la sous-catégorie pleine des foncteurs qui inversent les objets de \(S\).
Lorsque \(S\) est l'ensemble de tous les objets de \(C\), la catégorie \(S^{-1}C\) est elle-même une catégorie de Picard, non nécessairement stricte : c'est l'enveloppe de Picard de \(C\), et ses invariants méritent, dit le tapuscrit, la notation \[ K^{0}(C) = \pi_{0}(S^{-1}C), \qquad K^{1}(C) = \pi_{1}(S^{-1}C). \]
Théorème. Si \(C\) est la catégorie des modules projectifs de type fini sur un anneau \(R\), munie de la somme, ces groupes sont les invariants classiques \(K^{0}(R)\) et \(K^{1}(R)\) — le groupe de Grothendieck et le groupe de Whitehead.36
Vient alors la remarque la plus fine du tapuscrit, et elle est négative. Cette catégorie stabilisée n'est pratiquement jamais une catégorie de Picard stricte, même dans le cas des modules projectifs de type fini ; or, par le dictionnaire de Deligne, une catégorie de Picard stricte est un complexe. Il est donc peu probable qu'on puisse construire dans la catégorie dérivée de \((\mathrm{Ab})\) un objet canonique \(K_{\cdot}\) avec \(H_{0}(K_{\cdot}) = K^{0}\) et \(H_{1}(K_{\cdot}) = K^{1}\) : une telle construction fournirait précisément la catégorie de Picard stricte qui n'existe pas.
En langue d'aujourd'hui, cet argument est exact et il nomme l'obstruction. Que l'enveloppe ne soit pas stricte, c'est que \(s \neq 0\) ; et \(s\) est la multiplication par \(\eta\), de \(K^{0}\) dans \(K^{1}\). Un complexe de chaînes donnerait un module sur \(\mathbf{Z}\), où \(\eta\) agit par zéro. Le spectre de K-théorie n'en est pas un, et c'est pourquoi il ne se laisse pas remplacer par un complexe.37
Le tapuscrit termine sur la question suivante, qui est le point 11 du programme : une interprétation géométrique analogue pour les \(K^{i}\) supérieurs, à chercher du côté des \(n\)-catégories de Picard et de leurs enveloppes.
52–56
Les deux problèmes universels du chapitre III
Le manuscrit anglais donne la construction que le tapuscrit se dispense d'expliciter — « fort longue et fastidieuse », dit-il. Elle passe par deux problèmes universels dont le second se réduit au premier.
Rendre des objets unités. Soient \(A\) une \(\otimes\)-catégorie AC, \(A'\) une \(\otimes\)-catégorie AC dont la catégorie de base est un groupoïde, et \((T,\check{T}) : A' \to A\) un \(\otimes\)-foncteur AC. On cherche une \(\otimes\)-catégorie ACU \(P\), un \(\otimes\)-foncteur AC \((D,\check{D}) : A \to P\), et un \(\otimes\)-isomorphisme \(\lambda\) de \(D \circ T\) sur le foncteur constant \(1_{P}\), universels.
La construction prend \(\mathrm{Ob}\,P = \mathrm{Ob}\,A\) et, pour morphismes, \[ \mathrm{Hom}_{P}(A,B) = \Phi(A,B)/R_{A,B}, \] où \(\Phi(A,B)\) est l'ensemble des triplets \((A', B', u)\) avec \(A', B' \in \mathrm{Ob}\,A'\) et \(u : A \otimes TA' \to B \otimes TB'\) dans \(A\), et où \(R_{A,B}\) identifie deux triplets lorsqu'il existe \(C'_{1}\), \(C'_{2}\) et des isomorphismes \(A'_{1} \otimes C'_{1} \simeq A'_{2} \otimes C'_{2}\), \(B'_{1} \otimes C'_{1} \simeq B'_{2} \otimes C'_{2}\) rendant commutatif, dans la catégorie quotient \(A^{S}\), le diagramme de comparaison.38 Le manuscrit donne ensuite la composition, la structure \(\otimes\), les contraintes ACU, le foncteur \(D\) et l'isomorphisme \(\lambda\), chacun par un diagramme explicite ; on ne les reproduit pas ici, la transcription les portant en entier.
Inverser des objets. Soient \(C\), \(C'\) des \(\otimes\)-catégories ACU, \(C'\) de base un groupoïde, et \((F,\check{F}) : C' \to C\) un \(\otimes\)-foncteur ACU. On cherche \(P\) et \((Q,\check{Q}) : C \to P\) tels que \(QFX'\) soit inversible pour tout \(X'\), universellement. Le problème se ramène au premier en posant \(A' = C'\), \(A = C \times C'\) et \(TX' = (FX', X')\), grâce à l'équivalence canonique \[ \mathrm{Hom}^{\otimes \mathrm{ACU}}(C \times C', Q) \longrightarrow \mathrm{Hom}^{\otimes \mathrm{ACU}}(C, Q) \times \mathrm{Hom}^{\otimes \mathrm{ACU}}(C', Q). \] La catégorie \(P\) obtenue est la \(\otimes\)-catégorie de fractions de \(C\) relativement à \((C', F)\). Prenant pour \(C'\) le sous-groupoïde maximal \(C^{is}\) et pour \(F\) l'inclusion, on obtient l'enveloppe de Picard \(\mathrm{Pic}(C)\), et \[ \pi_{0}\bigl(\mathrm{Pic}(P(R))\bigr) \simeq K^{0}(R), \qquad \pi_{1}\bigl(\mathrm{Pic}(P(R))\bigr) \simeq K^{1}(R). \] En marge de cette formule, de la main de l'annotateur, une phrase en anglais qui dit exactement ce que le tapuscrit disait à la page 43 : cette enveloppe de Picard n'est pas une catégorie de Picard stricte.39
57–57
La catégorie de suspension
La dernière page mathématique du manuscrit anglais tire de tout ceci une conséquence négative, et c'est la seule du dossier qui porte sur la topologie.
Soient \(C\) une \(\otimes\)-catégorie ACU, \(Z\) un objet distinct de l'unité, et \(S = -\otimes Z\). La catégorie de suspension de \(C\) définie par \(Z\) est la solution \((P, i, p)\) du problème universel des triples \((Q, j, q)\) où \(q\) est une auto-équivalence de \(Q\) et où le carré reliant \(S\) et \(q\) commute à isomorphisme naturel près. Pour \(C\) la catégorie homotopique des espaces pointés munie du smash et \(Z = S^{1}\), on retrouve la définition classique de la catégorie de suspension.
Soient alors \(C'\) la sous-catégorie \(\otimes\)-stable engendrée par \(Z\) et \(P\) la \(\otimes\)-catégorie de fractions de \(C\) relativement à \(C'\). On dispose d'un foncteur \(G\) de la catégorie de suspension vers \(P\). Si \(G\) n'est pas fidèle — ce qui, affirme la page, est le cas pour les espaces pointés et \(Z = S^{1}\) — alors il est impossible de munir la catégorie de suspension d'une loi \(\otimes\) qui en fasse une \(\otimes\)-catégorie ACU avec \(iZ\) inversible et \(i\) un \(\otimes\)-foncteur ACU.40
44–44
Une algèbre homologique non commutative
Le dossier finit sur une prophétie, et elle n'a besoin d'aucun préalable. Les développements esquissés, dit la page 44, obligeront à tirer au clair les relations très étroites qu'on pressent entre trois séries de notions : les \(n\)-catégories et \(\infty\)-catégories d'un côté, les ensembles simpliciaux et les espaces topologiques de l'autre ; de même entre les \(n\)-Gr-catégories et les groupes simpliciaux ou topologiques ; de même enfin entre les \(n\)-catégories de Picard strictes et les complexes de chaînes tronqués à la dimension \(n\). Il y aurait à s'attendre à une fusion plus ou moins complète entre ces trois visions — algèbre homologique, algèbre homotopique, algèbre catégorique — dans une vision commune, qui pourrait bien prendre le nom d'algèbre homologique non commutative,
étant entendu que ce qui porte actuellement ce nom n'est qu'une amorce très partielle de ce qui doit venir…
Suit une dernière question, « plus terre à terre ». Si \(R\) est commutatif, ou plus généralement si \(C\) est une catégorie additive munie d'un \(\otimes\) ACU biadditif, l'enveloppe de Picard porte, outre sa somme \(\oplus\), une seconde opération \(\otimes\) venue du produit tensoriel, reliée à la première par des isomorphismes de distributivité \[ X \otimes (Y \oplus Z) \simeq (X \otimes Y) \oplus (X \otimes Z). \] Il y aurait lieu d'étudier systématiquement les catégories ainsi munies de deux opérations AUC et d'une donnée de distributivité, et d'en faire une théorie de structure lorsqu'elles sont de Picard pour \(\oplus\). Cela implique en particulier que \(\pi_{0}\) est un anneau commutatif unitaire et \(\pi_{1}\) un module sur cet anneau ; et la question posée est : quels autres invariants faut-il introduire pour caractériser une telle catégorie à équivalence près, respectant toutes les structures ?41 C'est le dernier mot mathématique du dossier.
Notes
- Les pages 1, 6, 24, 30, 34, 38 et 45 sont blanches. Les pages 3 et 5 portent deux copies d'une chanson anglaise, la page 33 un poème français biffé, la page 36 une feuille de calendrier de 1974 émise à Hanoï — du papier de récupération, dont la dernière feuille est vraisemblablement à l'origine de la datation « [vers 1974] » de l'inventaire. ↩
- Page 46 : \(a_{X,Y,Z} : X \otimes (Y \otimes Z) \xrightarrow{\ \sim\ } (X \otimes Y) \otimes Z\). Le choix est sans conséquence — les contraintes sont inversibles — mais il retourne tous les pentagones et tous les hexagones du manuscrit, et il vaut mieux le dire une fois que le retrouver à chaque diagramme. ↩
- Elles y sont attribuées à la thèse de Neantro Saavedra Rivano, dont la terminologie est suivie. Le tapuscrit de la page 39 renvoie à la même source. ↩
- « Inversible » : il existe \(X'\), \(X''\) avec \(X' \otimes X \simeq X \otimes X'' \simeq 1\). Dans un groupoïde monoïdal les deux inverses coïncident à isomorphisme près, de sorte que la définition du manuscrit (page 48) et la définition usuelle, qui demande un seul inverse bilatère, se valent. ↩
- C'est l'argument d'Eckmann et Hilton : sur \(\mathrm{Aut}(1)\) la composition et le produit \(\otimes\) sont deux lois unifères qui se distribuent l'une l'autre, donc elles coïncident et sont commutatives. Le tapuscrit (page 40) et le manuscrit anglais (page 49) énoncent le fait sans le démontrer. ↩
- Le manuscrit anglais dit preepinglage et preepingled, francisme resté dans un texte anglais ; les notes de Grothendieck disent « épinglée par \((G,M)\) », parfois « d'invariants \(G\), \(M\) ». On dit ici épinglage. ↩
- Énoncé page 41 pour le tapuscrit, page 50 pour le manuscrit anglais ; le second dit « canonical bijection ». L'épinglage n'est pas une commodité : sans lui il faudrait encore quotienter par les automorphismes de \(M\) et de \(N\), et l'ensemble des classes ne serait plus un groupe. C'est le théorème auquel le nom de Hoàng Xuân Sính est aujourd'hui attaché. ↩
- Page 41. La construction n'est pas explicitée là ; les notes des pages 11 et 17 s'en servent sous le nom de « multiplication de Baer », et c'est elle qui fait des 2-catégories de la page 17 des objets munis d'une loi. ↩
- Le tapuscrit dit « on doit retrouver », le mot « doit » étant une correction à l'encre sur la page 41 : l'identification est annoncée, non démontrée. C'est l'exemple qui montre que le théorème ne produit pas un invariant nouveau mais une nouvelle interprétation d'un invariant connu — d'où la remarque, sur la même page, d'une interprétation « géométrique » nouvelle. La variante donnée juste avant, où \(C\) est attachée à un espace de Hopf \(E\) homotopiquement associatif, contient celle-ci en prenant pour \(E\) l'espace des lacets. ↩
- La page 10 écrit \(\pi_{0}(P(F)) \in \mathrm{Autext}\,F\) ; le signe voulu est l'égalité, ce que la transcription signale. \(\mathrm{Autext} = \mathrm{Out}\). ↩
- Page 42 ; « non canonique » est une addition à l'encre sur la page, et elle compte : il n'y a pas d'équivalence privilégiée entre deux catégories de Picard de mêmes invariants, seulement une équivalence. Le cas strict est le résultat de Deligne, SGA 4 XVIII, auquel le tapuscrit renvoie. Les notes disent la même chose en d'autres termes page 11 : la classification des catégories de Picard épinglées par \((M,N)\) est, comme groupe, \(\mathrm{Hom}(M, {}_{2}N)\). ↩
- La page 12 écrit deux mots que la transcription lit « Bilant » — ou « Bilalt », le premier étant surchargé d'une correction — et « Bilalt ». Les deux énoncés ne sont distincts que si les deux mots le sont, et la lecture retenue ici est la seule qui les rende tous deux vrais : antisymétrique pour les structures de Picard, alternée pour les strictes. Sur un groupe où \(2\) n'est pas inversible, alterné est strictement plus fort qu'antisymétrique. ↩
- La page écrit « remplaçant \(M\), \(N\) resp. par \(M_{2}\), \({}_{2}N\), on peut supposer \(M\), \(N\) des vectoriels sur \(\mathbf{F}_{2}\) » ; la transcription note que la lettre qui précède \(M_{2}\) est indistincte. C'est \(M/2M\) qu'il faut, et c'est ce qui est écrit ici : le quotient, non le sous-groupe des éléments de \(2\)-torsion. La page conclut sur un « OK » de sa main. Le choix d'une base est un choix : sur un topos il n'y en a pas toujours, et c'est exactement ce que les pages 15 et 16 reprennent. ↩
- Le second membre est, sur la page, un ajout interlinéaire serré : « en tant que Gr-catégorie, elle est de type triviale ». Il se déduit du premier : après torsion on a une catégorie de Picard stricte de mêmes invariants, laquelle est équivalente à la stricte splittée, et l'équivalence est en particulier une équivalence de Gr-catégories. On notera que la torsion ne touche pas \(a\), de sorte que la Gr-catégorie sous-jacente n'a pas changé. ↩
- La page n'énonce que la condition \(k(P) = 0\), sous la forme « ssi elle est splittable ». Les deux autres sont nécessaires — elles le sont dès la page 41 du tapuscrit — et sans elles l'énoncé est faux : une Gr-catégorie de \(\pi_{0}\) non commutatif peut être splittée. ↩
- L'hypothèse est en tête de la page, sans que la page dise à quoi elle sert. ↩
- Rapprochement qui n'est pas fait sur les pages : la page 32 ne renvoie pas à la page 4, ni l'inverse. Il est proposé ici parce que les deux constructions coïncident terme à terme et que c'est ce qui explique pourquoi l'exemple est non strict. La page 32 s'achève sur un paragraphe « Torseurs gradués » barré de longues diagonales, qui reprend la même construction sur un topos ; il n'est pas restitué ici. ↩
- Une ligne au crayon en tête de la page 52, à demi rognée, demande « déterminer \(H^{2}(\mathrm{Hom}({}'L_{\cdot} (M), N))\) » — un lecteur qui pose exactement la question à laquelle la page 11 des notes répond. Ce sont ces complexes que l'on reconnaît aujourd'hui comme la part de bas degré de la résolution stable d'Eilenberg et Mac Lane. ↩
- La page numérote les faces à partir de \(1\) : sa première flèche est \(d_{3}\sigma\), sa seconde \(d_{1}\sigma\), sa composée \(d_{2}\sigma\). Les indices sont donnés ici dans la convention d'aujourd'hui, où \(d_{2}\sigma\) et \(d_{0}\sigma\) sont les deux flèches et \(d_{1}\sigma\) la composée. Avec les lettres de la page — \(u = d_{1}\sigma\), \(v = d_{3}\sigma\), \(w = d_{2}\sigma\) — l'isomorphisme écrit est \(\Lambda(u) \otimes \Lambda(w) \simeq \Lambda(v)\), qui apparie la composée avec l'une des deux flèches et ne peut être ce qui est voulu ; c'est \(\Lambda(v) \otimes \Lambda(u) \simeq \Lambda(w)\). La transcription signale déjà ces indices comme douteux. ↩
- L'équivalence est affirmée, non démontrée, sur la page, et le dossier ne dit pas non plus explicitement que \(k(C)\) correspond, sous elle, à la classe de la 2-gerbe — bien que ce soit la seule lecture cohérente avec la suite. C'est le dictionnaire que L. Breen a développé et démontré par la suite, dans ses travaux sur les bitorseurs, la cohomologie non abélienne et la classification des 2-gerbes et 2-champs. ↩
- La formulation de la page est plus ramassée : « le fait que tous les éléments des \(H^{3}(G,M)\) puissent ainsi s'obtenir à l'aide de "noyaux" ne fait pas (pour l'instant) l'objet d'une logique générale ». La parenthèse « (pour l'instant) » est de la page. Un paragraphe b), qui devait donner la description en termes de 2-gerbes, est barré sans avoir été écrit. ↩
- La page écrit \((g,m) \otimes (g',m') = (gg', m+m')\), formule qui n'est correcte que si \(G\) agit trivialement sur \(M\) ; c'est l'action qui est omise, et elle est rétablie ici. La page écrit aussi \(C\) là où elle définit \(C_{0}\), ce que la transcription signale. ↩
- La page écrit « qui sont des cobords ». C'est une erreur, et elle se voit deux lignes plus bas sur la page même : si les objets étaient les cobords, leur ensemble à isomorphisme près serait réduit à un point, et non \(H^{2}(G,M)\) comme la page l'écrit ensuite. La transcription note qu'elle porte bien « cobords ». ↩
- Une marge ajoute : \(\mathrm{Autext}(M) = \mathrm{Aut}(M)\) si \(M\) est commutatif. L'absence d'élément neutre est ce qui distingue ce \(H^{2}\) d'un groupe de cohomologie : il n'y a pas d'extension triviale privilégiée, ce qui est précisément la situation de Mac Lane. ↩
- La page 22 présente cette condition comme un axiome d) sans distinguer les deux cas, et c'est la distinction qui manque. Pour une extension au sens de la page 20, où le pentagone commute, la transitivité pour \(n\) facteurs est une conséquence du cas \(n = 3\) par l'argument de cohérence de Mac Lane, et non un axiome. Pour une 2-extension, où le pentagone ne commute qu'à un \(\alpha_{u,v,w}\) près, c'en est un véritable : c'est la condition de 3-cocycle sur les \(\alpha\). La marge de la page porte une colonne biffée d'essais de parenthésages, qui est le calcul correspondant. ↩
- La page écrit \(m \in Z^{0}(\Gamma, \pi_{1}(P))\) ; il s'agit des 0-cochaînes, c'est-à-dire des fonctions sur les objets de \(\Gamma\), dont les cocycles proprement dits sont le noyau de \(\delta\). La page achève la formule sur un point d'interrogation, qui est d'elle. ↩
- La page 21 est une feuille de calcul préparatoire sans prose, couverte de colonnes simpliciales, d'accouplements \(P \otimes Q \to R\) sous leurs trois ou quatre formes, et d'un tétraèdre dont la transcription note qu'elle ne peut orienter les arêtes. Rien n'en est restitué ici : ce qu'elle établit est ce qui précède, et une feuille d'essais dont plusieurs indices sont donnés comme douteux ne peut être reproduite dans une édition de lecture sans y faire figurer un calcul que personne ne peut vérifier. ↩
- L'annulation des \(\mathrm{Ext}^{i}\) sur le topos classifiant est affirmée sur la page — le mot qui la porte, « aurions », est donné comme lecture incertaine par la transcription — et n'y est pas établie. La conclusion, elle, est corroborée par la page 17 : la suite exacte qu'on y lit est surjective sur \(\mathrm{Hom}(M, {}_{2}N)\), ce qui dit la même chose. En marge de la page 15, une glose : cette condition s'interprète en disant que \(P\) admet une contrainte de commutativité qui en fasse un champ de Picard strict ; la page ne dit pas de quel \(P\) elle parle, et on ne le restitue pas ici. ↩
- La page écrit \(\pi_{0}\) deux fois, la seconde pour le groupe qui est en fait le \(\pi_{2}\) ; la transcription le signale. Elle s'achève sur une esquisse fragmentaire — « \(\mathcal{P}\) 2-catégorie de Picard stricte ? », suivie d'un début de description de \(P \otimes P\) — dont plusieurs symboles sont illisibles ; elle n'est pas restituée. ↩
- Les treillis comportent une dizaine de colonnes en \(\Omega^{k}\) répétées deux ou trois fois, et des escaliers de \(X_{ij}\) dont la transcription donne plusieurs cases comme surchargées ou douteuses — un \(X_{10}\) qui se lit aussi bien \(X_{01}\), une case entièrement récrite. La transcription les rend structurellement, case par case, avec ces réserves ; c'est là qu'il faut aller les voir. Les reproduire ici les présenterait comme des diagrammes établis, ce qu'ils ne sont pas, et une édition de lecture qui affiche un treillis invérifiable ment sur ce qu'elle peut promettre. Ce qui suit est ce que ces feuilles disent, et rien de plus. ↩
- L'intitulé porté sur la page est donné par la transcription comme « Conditions équivalentes à "\(S\) connexe" », lecture incertaine et qui ne correspond pas aux conditions énoncées : celles-ci sont les critères usuels pour que le carré soit cartésien. Une quatrième condition, portant sur \(\Gamma_{r}\), est trop raturée pour être restituée. La non-unicité de \(u\) est soulignée par la page elle-même, et c'est ce qui distingue une limite homotopique d'une limite. ↩
- Autrement dit : une catégorie enrichie sur \(\hat{C}\) est la même chose qu'une action du produit de convolution de \(\hat{C}\) sur \(\hat{A}\). La page passe par trois écritures successives de la même donnée, que la transcription rend telles quelles ; c'est celle-ci qu'elles disent toutes. ↩
- Le dossier écrit « ensembles \(\tfrac12\)-simpliciaux » pour ce qu'on appelle aujourd'hui ensembles simpliciaux. C'est le chemin qui mène aux catégories simplicialement enrichies, et de là aux \((\infty,1)\)-catégories telles qu'on les pratique. ↩
- La page écrit la condition \(\underline{H}^{i}(K^{\cdot}) = 0\) pour \(i \notin [0,n]\), en indexation cohomologique, alors que le tapuscrit de la page 42 indexe homologiquement (\(H_{0} = \pi_{0}\), \(H_{1} = \pi_{1}\)). L'un est l'autre au signe des degrés près, et l'on ne fixe pas ici de convention pour un énoncé programmatique. Le cas \(n = 1\) est le théorème de Deligne ; le cas général est ce qu'on appelle aujourd'hui la correspondance de Dold-Kan stable, et les objets de droite sont les spectres connectifs \(n\)-tronqués en modules sur \(\mathbf{Z}\). ↩
- « cf lettre à Deligne », renvoie la page — lecture donnée comme incertaine. La correspondance avec Deligne et avec Breen est nommée deux fois dans le dossier, ici et page 29. ↩
- Page 43 pour le tapuscrit, page 56 pour le manuscrit anglais, lequel écrit « the category of all finitely generated \(R\)-modules » en omettant projectifs ; c'est de modules projectifs de type fini qu'il s'agit, comme le tapuscrit l'écrit correctement, faute de quoi l'énoncé est faux. Sur la page 43, les mots « on peut démontrer que » ont été barrés d'un trait ondulé, et le tapuscrit ajoute que le même résultat vaut sans doute pour toute catégorie additive munie de la somme. ↩
- On peut le voir sur le plus petit exemple. Pour \(R = \mathbf{Z}\) on a \(K^{0} = \mathbf{Z}\), \(K^{1} = \{\pm 1\} \cong \mathbf{Z}/2\mathbf{Z}\), et \(s\) est la réduction modulo \(2\). Par le théorème de la page 42, l'enveloppe de Picard des \(\mathbf{Z}\)-modules projectifs de type fini est donc équivalente à la catégorie des droites graduées de la page 32, dans sa version graduée par \(\mathbf{Z}\) — l'objet de degré \(n\) étant le module de rang \(n\), et le signe étant celui que la permutation des facteurs introduit sur les bases. Les deux pages ne se citent pas. ↩
- \(A^{S}\) est le quotient de \(A\) par la partie multiplicative \(S\) engendrée par les endomorphismes \(T(c_{A',A'})\) — les symétries des carrés. C'est là le nerf de la construction : ce sont exactement les signes que le passage au quotient efface, et un lecteur l'a bien vu, qui a porté au crayon en marge de la page 52 « what about composition ? » et corrigé « endomorphisms » en « arrows ». ↩
- Deux lecteurs, deux notations, une seule remarque — c'est le genre de recoupement que seule la lecture du dossier entier fait apparaître. La construction elle-même est de la même famille que celles qui portent aujourd'hui le nom de complétion en groupe : le \(S^{-1}S\) de Quillen, ou \(\Omega B\) appliqué au classifiant. ↩
- L'affirmation de non fidélité n'est pas démontrée sur la page, et elle ne l'est pas davantage ici. Ce que la page met en évidence est la différence entre inverser un objet et l'inverser symétriquement : c'est le point sur lequel butent les constructions naïves d'une catégorie monoïdale symétrique de spectres, et ce qui a fini par imposer les constructions modernes plutôt qu'une simple inversion de \(S^{1}\). ↩
- C'est la question des anneaux catégoriels, ou 2-anneaux. Sous la traduction employée tout au long de cette lecture, elle demande la classification des spectres en anneaux \(E_{\infty}\) tronqués en degré \(1\) — le fait que \(\pi_{0}\) soit un anneau et \(\pi_{1}\) un module en étant la part immédiate, et le reste, comme la page le pressent, ne l'étant pas. ↩