Cote n° 134-1 · pages 1–6 · Lecture modernisée · Lettres Breen 75,76 [correspondance avec Larry Breen, Pierre Deligne et Daniel Quillen] : lettres et copies de lettre (1974-1976, 1984) — lecture modernisée du dossier entier
Datation de l’inventaire : 1974-1984
Édition de démonstration — interprétation personnelle de l'œuvre

Résumé

Ce dossier contient une seule lettre, de quatre pages, écrite de Lodève et adressée à Pierre Deligne. Grothendieck y demande si une petite chose qu'il vient de remarquer est connue. La chose est celle-ci : lorsqu'on remplace, dans un groupe commutatif, l'égalité par un isomorphisme qu'il faut choisir, il reste exactement un invariant de plus qu'on ne l'attendait, et cet invariant est un signe.

Voici d'où il vient. Dans un groupe commutatif, \(xy\) et \(yx\) sont le même élément et il n'y a rien à dire. Supposons maintenant que les « éléments » soient les objets d'une catégorie et que l'égalité ait été remplacée par l'isomorphisme : il faut alors se donner, pour chaque couple d'objets, un isomorphisme précis \(c_{x,y}\) de \(x \otimes y\) sur \(y \otimes x\). Prenons-le avec \(y = x\). On obtient un automorphisme de \(x \otimes x\), et rien n'oblige cet automorphisme à être l'identité ; le seul axiome disponible, qui dit qu'échanger deux fois ne fait rien, oblige seulement son carré à valoir l'identité. Cet automorphisme est donc d'ordre au plus \(2\), et il n'est pas toujours trivial : en algèbre graduée, échanger une droite de degré impair avec elle-même donne \(-1\), et c'est toute la règle des signes.

On veut classer ces objets. Deux invariants sont évidents : le groupe \(M\) des objets à isomorphisme près, et le groupe \(N\) des automorphismes de l'objet unité. La question est de savoir ce qu'il y a d'autre, et elle a deux réponses selon qu'on interdit ou qu'on autorise le signe. Si on l'interdit — on dit alors que l'objet est strict — la réponse était connue : c'est un groupe \(\mathrm{Ext}^2(M,N)\), l'analogue en un cran plus haut de la classification des extensions de groupes par une classe de cohomologie. Si on l'autorise, il faut ajouter le signe, c'est-à-dire un homomorphisme de \(M\) dans les éléments d'ordre \(2\) de \(N\).

L'idée de la lettre est de mettre les deux réponses dans un même objet. À \(M\) et \(N\) elle associe deux complexes : l'un, \(E(M,N)\), dont la cohomologie en degré \(2\) classe les objets stricts ; l'autre, \(E'(M,N)\), dont la cohomologie en degré \(2\) classe tous les objets. Elle affirme qu'ils sont reliés par un triangle distingué dont le troisième terme est le signe tout seul, placé exactement en degré \(2\). On en tire une suite exacte courte \((S)\) qui dit : classer un objet quelconque, c'est classer un objet strict et choisir un signe — ni plus, ni moins. C'est la même forme qu'une suite de coefficients universels, et elle joue le même rôle : elle mesure d'un seul coup ce qu'on perd en travaillant dans le monde plus rigide.

Grothendieck dit ensuite savoir démontrer que tout signe se réalise effectivement, ce qui n'a rien d'évident : l'obstruction vit a priori dans un groupe de cohomologie de degré \(3\), et un argument « universel » la tue. Il termine par un exemple qui est la raison d'être de tout le reste : lorsque \(M\) et \(N\) sont les groupes \(K^{0}\) et \(K^{1}\) d'un anneau, le signe est l'échange de deux copies d'un même module, c'est-à-dire une matrice de permutation de déterminant \(-1\) — de sorte que la K-théorie fournit, gratuitement, une section canonique de la suite \((S)\).

Où cela mène-t-il ? Une catégorie de Picard est aujourd'hui la même chose qu'un spectre n'ayant que deux groupes d'homotopie, en degrés \(0\) et \(1\) ; le signe est la multiplication par l'élément \(\eta\) de la sphère, et la classe \(\mathrm{Ext}^2\) est le premier invariant de Postnikov. Le triangle de la lettre est alors la comparaison entre « linéaire sur les entiers » et « linéaire sur la sphère », dont le premier écart est exactement d'ordre \(2\). La question finale de la lettre — y a-t-il des variantes supérieures ? — reçoit dans ce langage une réponse de principe : oui, une par étage de la tour de Postnikov de la sphère. Les noms à chercher sont champ de Picard, type d'homotopie stable, invariant de Postnikov, carré de Steenrod \(Sq^{2}\).

Reste la manière. La chose n'arrive pas au terme d'un programme : elle arrive parce qu'il prépare, faute de mieux, un petit séminaire d'algèbre sur la thèse de Hoàng Xuân Sính, et qu'en la transposant dans le langage des champs il « tombe sur le truc suivant ». La lettre est entièrement faite d'hésitations calibrées — « qui pour l'instant reste heuristique », « sauf erreur », « ce qui pour moi ne fait guère de doute » — et le mot « splittée », écrit puis barré, est remplacé par un énoncé plus faible et exact. Elle ne conclut pas : elle demande. Et dans la marge de la première page, d'une autre main, Deligne la fait suivre à Larry Breen avec ce mot : « j'imagine que tu sais ce que le maître demande, mais n'ai pu néanmoins lui répondre ».

Keywords — Picard stack, stable homotopy 1-type, Postnikov invariant, eta multiplication, sphere spectrum, algebraic K-theory

3–3

La lettre et son occasion (page 3)

La lettre est datée « Lodève le 27 », le mois et l'année ayant été surchargés puis perdus à la photocopie.1

Son occasion est un contretemps d'enseignement : n'ayant peut-être pas de cours de premier cycle à assurer, Grothendieck envisage de faire à la place un petit séminaire d'algèbre sur « les fourbis de Mme Sinh », c'est-à-dire sur la thèse de Hoàng Xuân Sính, éventuellement transposés dans le langage des champs.2 C'est en la transposant qu'il rencontre ce que la lettre expose, et qu'il présente d'emblée comme heuristique.

La marge gauche de cette même page porte, à la verticale et d'une autre main, un mot de Pierre Deligne à Larry Breen : il fait suivre la lettre, dit imaginer que Breen sait ce que « le maître » demande, et avoue n'avoir pu lui répondre. Le dossier est donc l'exemplaire de Breen.

3–5

Champs de Picard épinglés par deux faisceaux (pages 3 à 5)

Fixons un topos \(X\). Un champ de Picard sur \(X\) est un champ en groupoïdes \(P\) muni d'une loi \(\otimes : P \times P \to P\), d'une contrainte d'associativité et d'une contrainte de commutativité \(c_{x,y} : x \otimes y \xrightarrow{\ \sim\ } y \otimes x\) vérifiant les axiomes de cohérence, tel que \(P\) soit localement non vide et que \(x \mapsto x \otimes y\) soit une équivalence pour tout \(y\).3

Un tel champ a deux invariants immédiats : \[ \pi_0(P) = \text{faisceau des classes d'objets}, \qquad \pi_1(P) = \underline{\mathrm{Aut}}(0). \] Pour tout objet \(y\), la translation par \(y\) identifie canoniquement \(\underline{\mathrm{Aut}}(y)\) à \(\pi_1(P)\), de sorte que \(\pi_1(P)\) mesure les automorphismes de n'importe quel objet.

Soient maintenant \(M\) et \(N\) deux faisceaux abéliens sur \(X\). Dire qu'un champ de Picard \(P\) est épinglé par \(M\) et \(N\), c'est le donner avec deux isomorphismes \(\pi_0(P) \simeq M\) et \(\pi_1(P) \simeq N\) ; les équivalences entre tels objets sont celles qui respectent les épinglages.4

L'invariant de symétrie

Soit \(P\) un champ de Picard et \(L\) une section de \(P\) au-dessus d'un objet \(U\) de \(X\). La contrainte de commutativité prise en \(y = x = L\) donne un automorphisme \[ c_{L,L} \in \underline{\mathrm{Aut}}(L \otimes L) \simeq \pi_1(P) . \] L'axiome de symétrie donne \(c_{L,L}^{\,2} = \mathrm{id}\), et l'axiome d'associativité (l'hexagone) donne \(c_{L \otimes L', L \otimes L'} = c_{L,L} \cdot c_{L',L'}\), puisque les deux termes croisés \(c_{L,L'}\) et \(c_{L',L}\) sont inverses l'un de l'autre. Cet invariant ne dépend donc que de la classe de \(L\) dans \(\pi_0(P)\), il est additif, et il est tué par \(2\) : c'est un homomorphisme \[ \sigma(P) \,:\, M \longrightarrow {}_2 N , \]\({}_2 N\) désigne le sous-faisceau des sections de \(N\) tuées par \(2\).5

Un champ de Picard est dit strict lorsque \(c_{x,x} = \mathrm{id}\) pour tout \(x\). Vu ce qui précède, cela équivaut à \(\sigma(P) = 0\). Le signe est donc le défaut de stricte commutativité, et c'est le seul.

Les deux classifications

Le cas strict est le cas connu. Le théorème de Deligne identifie la \(2\)-catégorie des champs de Picard stricts sur \(X\) à la catégorie dérivée \(D^{[-1,0]}(X)\), un champ \(P\) correspondant à un complexe \(K\) avec \(H^{-1}(K) = \pi_1(P)\) et \(H^{0}(K) = \pi_0(P)\).6 Un tel complexe épinglé par \(M\) et \(N\) est un dévissage \(N[1] \to K \to M \xrightarrow{\,k\,} N[2]\), entièrement déterminé par sa classe \(k\), d'où la classification par \[ \underline{\mathrm{Ext}}^2(M,N) . \]

Le cas général est celui que la lettre veut atteindre. Grothendieck introduit d'abord le complexe qui porte le cas strict, \[ E(M,N) \;=\; \tau_{\leq 2} \, R\underline{\mathrm{Hom}}(M,N) , \qquad \underline{H}^i\bigl(E(M,N)\bigr) = \begin{cases} \underline{\mathrm{Ext}}^i(M,N) & 0 \leq i \leq 2, \\ 0 & \text{sinon,} \end{cases} \] puis pose l'existence d'un second complexe \(E'(M,N)\) dont le \(\underline{H}^2\), noté \(P(M,N)\), est le faisceau des classes d'équivalence de champs de Picard non nécessairement stricts épinglés par \(M\) et \(N\).7

La lettre ne définit pas \(E'(M,N)\) : elle dit seulement ce qu'il doit exprimer, à savoir le \(2\)-champ de Picard strict formé des \(1\)-champs de Picard non nécessairement stricts, « en admettant que la théorie pour les \(1\)-champs de Picard stricts s'étend aux \(2\)-champs de Picard stricts (ce qui pour moi ne fait guère de doute) ». Cette lecture en donne une définition, qui est la nôtre, et sous laquelle tout ce que la lettre affirme devient démontrable : \[ E'(M,N) \;=\; \tau_{\leq 2} \, R\underline{\mathrm{Hom}}_{\mathbb{S}}(HM, HN), \] le complexe de morphismes calculé dans les faisceaux de spectres sur \(X\), c'est-à-dire au-dessus de la sphère \(\mathbb{S}\) et non plus au-dessus de \(\mathbb{Z}\).8

3–4

Le triangle \((T)\) (pages 3 et 4)

Le morphisme d'oubli, qui à un champ de Picard strict associe le champ de Picard sous-jacent — ou, dans le langage ci-dessus, qui à une application \(H\mathbb{Z}\)-linéaire associe l'application \(\mathbb{S}\)-linéaire sous-jacente — fournit une flèche \(E(M,N) \to E'(M,N)\). La lettre affirme qu'elle s'insère dans un triangle distingué canonique

LaTeX source
\begin{tikzcd}
& \underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2 N)[-2] \arrow[dl, "{[1]}"] & \\
E(M, N) \arrow[rr] & & E'(M, N) \arrow[ul]
\end{tikzcd}
\[ (T) \qquad E(M,N) \longrightarrow E'(M,N) \longrightarrow \underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2 N)[-2] \xrightarrow{\ [1]\ } \]

Le sens des flèches n'est pas indifférent, et il est ici celui de la page : la flèche part de \(E\) et non de \(E'\).9

Pourquoi il est vrai

Le calcul, dans le langage de la définition adoptée, tient en trois lignes. Comme \(HN\) est un module sur \(H\mathbb{Z}\), l'adjonction donne \[ R\underline{\mathrm{Hom}}_{\mathbb{S}}(HM, HN) \;=\; R\underline{\mathrm{Hom}}_{H\mathbb{Z}}(H\mathbb{Z} \wedge HM, HN), \] et la flèche \(E \to E'\) est la restriction le long du morphisme d'action \(\mu : H\mathbb{Z} \wedge HM \to HM\), qui est bien \(H\mathbb{Z}\)-linéaire. Il suffit donc de connaître la fibre de \(\mu\). Les groupes d'homotopie de \(H\mathbb{Z} \wedge HM\) se calculent à partir de l'homologie entière du spectre d'Eilenberg–MacLane, \(H_*(H\mathbb{Z};\mathbb{Z}) = \mathbb{Z}, 0, \mathbb{Z}/2, \ldots\) en degrés \(0, 1, 2\) : on trouve \[ \pi_0 = M, \qquad \pi_1 = 0, \qquad \pi_2 = M/2M , \] de sorte que la fibre de \(\mu\) est, en degrés \(\leq 2\), le spectre \(\Sigma^2 H(M/2M)\). En appliquant \(R\underline{\mathrm{Hom}}_{H\mathbb{Z}}(-, HN)\) et en tronquant, le troisième terme du triangle devient \[ \tau_{\leq 2} \, R\underline{\mathrm{Hom}}(M/2M, N)[-2] \;=\; \underline{\mathrm{Hom}}(M/2M, N)[-2] \;=\; \underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2 N)[-2] . \] C'est \((T)\).10

4–4

La suite exacte \((S)\) (page 4)

Écrivons la suite exacte longue de cohomologie de \((T)\). Le troisième terme n'a de cohomologie qu'en degré \(2\), où elle vaut \(\underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2N)\). Il vient donc, pour \(i \leq 1\), \[ \underline{H}^0(E') = \underline{\mathrm{Hom}}(M,N), \qquad \underline{H}^1(E') = \underline{\mathrm{Ext}}^1(M,N), \] et en degré \(2\) la suite exacte \[ (S) \qquad 0 \longrightarrow \underline{\mathrm{Ext}}^2(M,N) \longrightarrow \underbrace{\underline{H}^2\bigl(E'(M,N)\bigr)}_{P(M,N)} \xrightarrow{\ \sigma\ } \underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2 N) \longrightarrow 0 . \] L'exactitude à droite est gratuite, et c'est la troncature qui la donne : \(\underline{H}^3(E) = 0\) parce que \(E\) est tronqué en degré \(2\).11

La lecture est celle-ci, et c'est tout le contenu de la lettre : classer un champ de Picard épinglé par \(M\) et \(N\), c'est classer un champ strict — une classe dans \(\underline{\mathrm{Ext}}^2(M,N)\) — et choisir un signe. Rien d'autre ne se cache entre les deux.

Grothendieck ajoute que \((S)\) « se construit en tout cas canoniquement à la main », indépendamment de \((T)\) : le terme médian est le faisceau des champs de Picard épinglés à équivalence près, la flèche \(\sigma\) est l'invariant de symétrie construit plus haut, l'injectivité à gauche est la caractérisation des champs stricts par \(\sigma = 0\), et la surjectivité à droite est l'énoncé de la section suivante. Cette construction directe ne suppose rien de la théorie des \(2\)-champs ; c'est ce qui rend la lettre solide là même où elle se dit heuristique.12

5–5

Tout signe se réalise, et l'obstruction (page 5)

L'exactitude de \((S)\) comme suite de faisceaux ne dit pas que ses sections se relèvent : une suite exacte courte de faisceaux abéliens n'est pas exacte sur les sections. Grothendieck énonce le relèvement séparément, et sous sa forme la plus forte :

Énoncé (page 5). Tout homomorphisme \(M \to {}_2N\) provient d'un champ de Picard épinglé par \(M\) et \(N\). Par fonctorialité en \(X\), il en va de même au-dessus de tout objet \(U\) de \(X\) : toute section de \(\underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2N)\) sur \(U\) se relève en une section de \(P(M,N)\) sur \(U\), et même en un élément de l'hypercohomologie \(\mathbb{H}^2\bigl(U, E'(M,N)\bigr)\).

La dernière précision est la bonne, et c'est celle qu'il appelle « il y a mieux en fait » : un élément de \(\mathbb{H}^2(U, E')\) est un champ de Picard véritable sur \(U\), alors qu'une section de \(P(M,N)\) n'est qu'une donnée locale recollée à équivalence près.

L'obstruction se lit sur la suite exacte longue d'hypercohomologie de \((T)\) : \[ \mathbb{H}^2\bigl(U, E'(M,N)\bigr) \longrightarrow \mathrm{Hom}_U(M, {}_2N) \xrightarrow{\ \partial\ } \mathbb{H}^3\bigl(U, E(M,N)\bigr), \] et \(\mathbb{H}^3(U, E(M,N))\) s'injecte dans \(\mathrm{Ext}^3(U; M, N)\).13 L'énoncé revient donc à la nullité de \(\partial\), que Grothendieck attribue à « un argument universel » sans le donner.14

Il en tire enfin la formulation qu'il retient, et qui est notablement plus prudente que celle qu'il avait commencé à écrire : la suite \((S)\) est « bien proche d'être scindée » — l'extension admet une section ensembliste, au sens où toute section du troisième terme se relève — sans qu'il soit affirmé qu'elle se scinde comme suite de faisceaux abéliens.15

6–6

L'exemple : \(K^0\) et \(K^1\) (page 6)

Soit \(A\) un anneau sur \(X\), et soit considéré le champ additif des \(A\)-modules projectifs, muni de la somme directe. Prenons pour \(M\) et \(N\) les faisceaux \(K^0\) et \(K^1\) qui lui sont associés. Alors « le raisonnement de Mme Sinh » fournit un champ de Picard épinglé par \(M\) et \(N\), d'où une section canonique du terme médian \(P(M,N)\) de \((S)\).16

L'invariant de symétrie de ce champ se calcule, et il vaut la peine de l'écrire parce qu'il est complètement explicite. Pour \(L\) un module projectif, \(c_{L,L}\) est l'automorphisme d'échange de \(L \oplus L\), c'est-à-dire la matrice de permutation \(\left(\begin{smallmatrix} 0 & 1 \\ 1 & 0\end{smallmatrix}\right)\) par blocs. Sa classe dans \(K^1\) est celle de \(-1\) : pour \(L\) de rang \(r\), l'échange est un produit de \(r\) transpositions, donc de déterminant \((-1)^r\). Autrement dit \[ \sigma \,:\, K^0 \longrightarrow {}_2 K^1, \qquad x \longmapsto \{-1\} \cdot x . \] Dans le langage des spectres, c'est la multiplication par l'élément \(\eta\) de \(\pi_1(\mathbb{S})\), dont l'image dans \(K^1\) est précisément \(\{-1\}\). La K-théorie ne fournit donc pas seulement une section de \((S)\) : elle fournit la section universelle, celle que porte la sphère.17

Grothendieck note enfin que tout ce qui précède a « les fonctorialités évidentes en \(M\), \(N\), \(X\) ».

6–6

La question, et ce qu'on en sait aujourd'hui (page 6)

La lettre s'achève sur ce pour quoi elle est écrite :

Le triangle exact \((T)\) et la suite exacte \((S)\) sont-ils connus par les compétents (Quillen, Breen, Illusie…) ? Connaissent-ils des variantes « supérieures » ? Un principe « géométrique » pour les obtenir pourrait être via des \(n\)-champs de Picard non nécessairement stricts.

Le vocabulaire d'aujourd'hui permet de dire où se rangent ces deux questions, sans rien dire de qui savait quoi et quand.18

Un champ de Picard sur \(X\) est un faisceau de spectres connectifs tronqué en degré \(1\) ; ses invariants sont \(\pi_0 = M\), \(\pi_1 = N\), et sa classification est celle des tours de Postnikov à deux étages, le premier invariant vivant dans le groupe des opérations stables de degré \(2\) de \(M\) vers \(N\). Ce groupe est exactement le \(\underline{H}^2(E')\) de la lettre. Les champs stricts sont ceux qui sont des modules sur \(H\mathbb{Z}\), et leur classification par \(\underline{\mathrm{Ext}}^2\) est le théorème de Deligne. Le triangle \((T)\) est alors la comparaison entre les deux linéarités, \(\mathbb{Z}\) et \(\mathbb{S}\) ; l'écart, en degré \(2\), est le dual du carré de Steenrod \(Sq^{2}\), et c'est la multiplication par \(\eta\).

Quant aux « variantes supérieures », la réponse de principe est oui, et elle est celle que Grothendieck devine en écrivant « via des \(n\)-champs de Picard non nécessairement stricts » : un \(n\)-champ de Picard est un faisceau de spectres connectifs tronqué en degré \(n\), les stricts sont les \(H\mathbb{Z}\)-modules, et la comparaison générale entre \(R\underline{\mathrm{Hom}}_{\mathbb{S}}\) et \(R\underline{\mathrm{Hom}}_{H\mathbb{Z}}\) est gouvernée par l'homologie entière de \(H\mathbb{Z}\) tout entière. Le triangle \((T)\) est le premier étage de cette tour — celui que produit \(H_2(H\mathbb{Z};\mathbb{Z}) = \mathbb{Z}/2\) — et il y en a un par degré au-dessus. C'est la tour de Postnikov de la sphère qui organise l'ensemble, et le « principe géométrique » demandé est là.19

Notes

  1. Le dossier est intitulé « Lettres Breen 75, 76 » et l'inventaire date l'ensemble de 1974-1984. La thèse de Hoàng Xuân Sính, dont la lettre parle au futur comme d'un sujet de séminaire, a été soutenue en 1975. Ces trois indications sont compatibles avec 1975 ou 1976 ; aucune ne date la lettre, et cette lecture ne la date pas. Les feuillets portent par ailleurs 60 à 64 au crayon de l'archiviste — c'est la numérotation de la cote 134 prise entière — tandis que les numéros employés ici, 1 à 6, sont ceux de la partie 134-1.
  2. Le tapuscrit de cette thèse et les notes qui l'accompagnent forment le dossier 135 du même fonds. La phrase où il explique pourquoi il est libre de son trimestre est en partie illisible sur la page ; seul le projet de séminaire est assuré.
  3. C'est la définition de Deligne, SGA 4, Exposé XVIII, 1.4. La lettre l'emploie sans la rappeler, ce qui est normal entre les deux correspondants ; elle est rappelée ici parce que tout ce qui suit en dépend, et notamment la clause de symétrie \(c_{y,x} \circ c_{x,y} = \mathrm{id}\), qui est ce qui fait de l'invariant \(\sigma\) un élément d'ordre \(2\).
  4. Le mot « épinglé » est celui de la lettre ; il n'y est pas défini. La définition ci-dessus est la seule sous laquelle les énoncés de la lettre sont vrais : sans les isomorphismes, les classes d'équivalence ne formeraient pas un \(\mathrm{Ext}^2\) mais un quotient de celui-ci par l'action des automorphismes de \(M\) et de \(N\).
  5. Page 5 : « \(\sigma\) étant l'invariant associé à toute section \(L\) d'un champ de Picard, la symétrie de \(L \otimes L\), interprétée comme section de \({}_2N\) ». Le calcul qui montre que c'est un homomorphisme n'est pas sur la page ; il est classique et donné ici pour que l'énoncé de \((S)\) ait un sens. On notera l'identification \(\underline{\mathrm{Hom}}(M, {}_2N) = \underline{\mathrm{Hom}}(M/2M, N)\), dont on se servira plus bas : un homomorphisme à valeurs dans \({}_2N\) est exactement un homomorphisme qui se factorise par \(M/2M\).
  6. SGA 4, Exposé XVIII, 1.4.15. Le séminaire a paru en 1972-1973, donc avant la lettre, et cet exposé est de Deligne lui-même : c'est le destinataire qui avait démontré le résultat, ce qui explique que la lettre le tienne pour acquis sans le nommer.
  7. Plus précisément : \(P(M,N)\) est le faisceau associé au préfaisceau \(U \mapsto \{\text{champs de Picard sur } X/U \text{ épinglés par } M, N\}/\!\simeq\). La lettre dit « le faisceau des données à équivalence près des champs de Picard épinglés par \(M\), \(N\) » ; la faisceautisation est implicite et elle est nécessaire, la formation des classes d'équivalence n'étant pas de nature locale.
  8. Cette définition est la nôtre, et elle est anachronique au sens où le langage n'était pas disponible sous cette forme. Ce qu'elle formalise ne l'est pas : un champ de Picard sur \(X\) est la même chose qu'un faisceau de spectres connectifs tronqué en degré \(1\), les champs stricts étant ceux qui sont des modules sur \(H\mathbb{Z}\). La justification qu'elle donne à \((T)\) est exposée à la section suivante. Le lecteur qui préfère s'en tenir à la lettre peut lire \(E'(M,N)\) comme un objet caractérisé par \(\underline{H}^2(E') = P(M,N)\) et par le triangle \((T)\) lui-même, ce qui est exactement le statut heuristique que la lettre lui donne.
  9. C'est ce sens, et lui seul, qui produit la suite \((S)\). Pris à l'envers, le même triangle donnerait la suite à quatre termes \(\underline{\mathrm{Ext}}^1 \to \underline{\mathrm{Hom}}(M,{}_2N) \to \underline{H}^2(E') \to \underline{\mathrm{Ext}}^2 \to 0\), qui n'est pas ce que la page écrit et qui ne dit pas ce que la page veut dire. La page dessine le triangle sans indiquer le décalage sur la flèche de retour ; le « \([1]\) » porté ci-dessus est le nôtre.
  10. On notera au passage pourquoi \((S)\) n'est pas manifestement scindée. Le morphisme d'unité \(HM \to H\mathbb{Z} \wedge HM\) scinde \(\mu\), mais il n'est pas \(H\mathbb{Z}\)-linéaire : la structure de module de la source est celle de \(HM\), celle du but celle du facteur de gauche, et elles ne coïncident pas. Sur le topos ponctuel le scindage existe tout de même, tout complexe de groupes abéliens étant somme de ses cohomologies ; c'est ce qui rend la question intéressante sur un topos général, où les faisceaux abéliens ne forment pas une catégorie héréditaire.
  11. Telle que la transcription la lit, la page 4 dit que \(E'(M,N)\) « est un complexe dont les invariants \(\underline{H}^i\) sont ceux de \(E(M,N)\) en degré \(i+2\) ». Pris à la lettre cela affirmerait \(\underline{H}^i(E') = \underline{H}^{i+2}(E)\), ce qui est faux : le membre de droite est nul dès que \(i > 0\). L'énoncé exact est celui donné ci-dessus, et c'est manifestement celui que la suite de la page emploie, puisqu'elle enchaîne aussitôt sur \((S)\).
  12. La page 5 porte, barré, le mot « catégories », corrigé en « champs » : la distinction entre les deux — une catégorie monoïdale, et un champ dont les sections locales forment de telles catégories — est précisément ce qui donne à \((S)\) son terme \(\underline{\mathrm{Ext}}^2\) plutôt qu'un \(\mathrm{Ext}^2\) global.
  13. La page dit « a priori l'obstruction est dans \(\mathrm{Ext}^3(X;M,N)\) », en notant \(\mathrm{Ext}^n(X;-,-)\) le \(\mathrm{Ext}\) global, par opposition au \(\underline{\mathrm{Ext}}^n\) faisceautique. C'est correct mais un peu large : le groupe où vit réellement l'obstruction est \(\mathbb{H}^3(X, \tau_{\leq 2} R\underline{\mathrm{Hom}}(M,N))\), qui s'injecte dans \(\mathrm{Ext}^3(X;M,N)\), le tronqué supérieur \(\tau_{\geq 3}\) n'ayant pas d'hypercohomologie en degré \(2\). La précision est la nôtre.
  14. Le mot « universel » est entre guillemets sur la page, et rien de plus n'y figure. La reconstruction naturelle, qui est la nôtre, consiste à ramener l'énoncé au cas où \(M\) est libre. Là le champ cherché se fabrique à la main : on prend le champ scindé \(M \times BN\), dont la contrainte d'associativité est triviale, et on lui donne pour contrainte de commutativité une forme biadditive antisymétrique \(b\) définie sur une base \((e_i)\) de \(M\) par \(b(e_i,e_i) = q(e_i)\) et \(b(e_i,e_j) = 0\) pour \(i \neq j\). Sa diagonale vaut bien \(q\) — les valeurs étant d'ordre \(2\), \(m_i^2\) et \(m_i\) y coïncident — donc \(\sigma\) vaut \(q\) ; le cas général s'en déduit par une résolution. Nous ne prétendons pas que ce soit l'argument qu'il avait en tête.
  15. Le mot « splittée » est écrit puis barré sur la page. La prudence est justifiée : le relèvement de toutes les sections au-dessus de tout objet est strictement plus faible qu'un scindage additif, et l'on a vu plus haut pourquoi le scindage évident échoue sur un topos général.
  16. C'est le contenu du dossier 135 : l'enveloppe de Picard — aujourd'hui : la complétion en groupe — du champ additif des modules projectifs a pour invariants \(K^0\) et \(K^1\). La lettre écrit « \(L \otimes L\) » pour la loi monoïdale générique ; ici cette loi est la somme directe, et c'est \(L \oplus L\) qu'il faut lire dans ce paragraphe.
  17. Cette identification est la nôtre. La lettre s'arrête à l'existence de la section canonique et n'en calcule pas \(\sigma\). Le calcul par la matrice d'échange est élémentaire ; l'énoncé « \(\eta\) s'envoie sur \(\{-1\}\) » est un fait standard de K-théorie algébrique, postérieur en tout cas à la mise en forme de la lettre.
  18. Cette lecture ne répond pas à la question posée, qui est une question de fait sur l'état des connaissances vers 1975 et que les seuls documents du dossier ne tranchent pas. Elle se borne à nommer les objets. On ne trouvera pas non plus ici d'affirmation sur l'antériorité : la lettre demande si la chose est connue, ce qui est le contraire d'une revendication.
  19. Les noms modernes à chercher sont : catégorie ou champ de Picard, type d'homotopie stable de dimension \(1\), invariant de Postnikov, opérations cohomologiques stables, \(\eta\), \(Sq^2\), et pour la version faisceautique les travaux de Larry Breen — l'un des trois « compétents » nommés dans la question — sur les gerbes et les \(2\)-gerbes. Aucune de ces références ne figure sur la page, et rien n'indique que Grothendieck ait connu sous ce nom l'une quelconque d'entre elles ; la mise en correspondance est la nôtre.